Les dédales de la Crète

Les vacances de l’année 1982 ont été synonymes de voyage dans les îles à « dos de vélo ». Pas n’importe quelles îles, tout d’abord la Corse au mois de mai, et ensuite la Crète au mois d’octobre.  Sur cette dernière, j’ai déroulé un fil d’Ariane long de 1120 km dans la patrie du Minotaure, parcourant des pistes les plus improbables, parfois épuisantes et des routes pas toujours de tout repos.

La bicyclette :  un excellent moyen de locomotion simple favorisant les rencontres
(Photo : André Laurenti)

Un relief montagneux

La Crète, ce morceau de terre rocailleuse équivalent à la Corse, demeure à première vue, hostile à toute escapade à vélo. Les trois principaux massifs, les Lefka Ori ou montagnes Blanches (alt. 2 452 m) à l’Ouest, le mont Idi (alt. 2 456 m) au centre, et les monts Dikti (alt. 2 148 m) à l’Est, pointent majestueusement leurs cimes, tant d’obstacles qu’il faudra apprendre à franchir.
Il faut donc venir en Crète sans illusions, les routes plates sont rarissimes et les lacets grimpent parfois sévèrement, pour redescendre ensuite en longs zigzags, jusqu’au niveau de la mer.

Chacun sa monture, deux moyens de locomotion idéals pour découvrir la Crète
(Photo : André Laurenti)

Cependant, la Crète représente encore un pays rêvé pour tenter une échappée à vélo. On y trouve tout, une mer chaude et rafraîchissante, des vallées verdoyantes, un relief montagneux et des habitants à la fois simples et très accueillants. L’île est, surtout en octobre, extrêmement  aride. Sa végétation composé d’oliviers, de pins, de cyprès, de caroubiers et de figuiers, colore par petites touches de vert les paysages, tranchant avec les herbes jaunies d’une fin d’été. Il en ressort tout de même, un charme particulier non déplaisant.
Sur les collines, la moindre parcelle de terrain est entretenue, évoquant un peu, la Provence de jadis.
Le manque d’implantation industrielle a permis de préserver la nature et de créer un climat propre, un air pur que seuls les vents arrivent à troubler.

Au hasard des routes crétoises
(Photo : André Laurenti)

Depuis l’enfance, la Crète résonne à notre esprit, comme étant le berceau de notre civilisation. On pense alors à Minos, Dédale, le Minotaure, Ariane et bien d’autres noms archivés dans notre mémoire par les années d’école.
Mais vivre les vacances crétoises comme une réminiscence scolaire, on risque de sacrifier la rencontre d’un pêcheur d’éponges arrivant au vieux port, ou d’une fileuse de coton, toute enveloppée de nuit.
C’est donc la Crète actuelle que j’ai choisi de vous faire découvrir. Une Crète perdue au milieu d’un bleu intense, entre ciel et eau. Avec une Méditerranée creusant inlassablement les falaises de grottes mystérieuses, bâtissant aussi de fabuleuses plages de rêve, creusant d’adorables criques où viennent se blottir de petits ports.
Je vous invite sans plus tarder à « prendre ma roue »!

Itinéraire à vélo et à pied
(Carte : André Laurenti)

Départ du port du Pirée à Athènes

La sirène retentit à bord, chassant des cabines les visiteurs. L’air s’emplit de pathétiques paroles d’adieu, de serments, de baisers prolongés, de recommandations hâtives et haletantes, comme s’ils se quittaient pour toujours, la mère se précipite sur son fils, le mari sur sa femme, l’ami sur son amie, comme si cette petite séparation leur rappelait l’autre, la grande.

Départ du port du Pirée à Athènes
(Photo : André Laurenti)

Je quitte enfin le Pirée, crasseux et parfumé comme un port d’Orient, et après avoir dormi sur la terrasse supérieure du bateau, louvoyé toute la nuit dans la constellation insulaire de l’Egée, je touche enfin le but. Devant l’étrave, la lumière du jour livre à mes yeux encore ensommeillés, une épure de lignes et de volutes, un relief solide de chaîne montagneuse barrant l’horizon. Elle s’impose et s’étend devant moi, fière et sauvage. Tout en haut de ce massif, le petit matin pose ses lueurs roses, une lumière douce descendant peu à peu jusqu’au littoral. La traversée paisible n’a en rien troublé mon estomac et tous les passagers se retrouvent sur le pont glissant d’humidité.
Voyageur anonyme parmi ce peuple hellénique, j’écoute sans comprendre une langue étrangère. Je ne sais alors à quel point l’île livrera peu à peu, bride par bride, ses visages, ses manières d’être, ses horizons et chaque fois qu’elle se dévoilera, ce sera pour me donner le goût de pénétrer un peu plus son intimité, de trouver de nouvelles raisons de m’y attacher.

Au petit matin, le navire approche le port d’Héraklion
(Photo : André Laurenti)

Dans le fracas métallique de chaînes et de treuils, le Candia accoste, la terre de Crète est là. Je débarque sur mon vélo, après avoir flâné quelques heures dans les rues pittoresques d’Héraklion, je me dirige vers Knossos.

Rencontre avec la Crète ancienne

Je franchi le portail du palais royal et me laisse soudain emporté par la foule de touristes. Chaque groupe suit respectivement son guide. Je m’en écarte le plus possible, malgré tout, je n’ai souvent pas le temps d’ajuster l’objectif de mon appareil, c’est de nouveau l’envahissement. Je commence à réaliser que ce voyage ne doit surtout pas se transformer en quête éperdue de vieilles pierres. Alors, je reprends ma route en direction du village d’Archanes. Le soleil est de plomb, de vastes étendues de vignes aménagées en tonnelles, dominent ce paysage de coteaux. En songeant à la visite du palais de Knossos, j’ai du mal à imaginer la Crète ancienne, tant elle me parait engloutie dans une autre époque. Comment trouver le moindre lien à trente siècles d’écart, entre ce monde de palais, ces porteuses de vases, ces femmes aux seins nus et les vieilles paysannes rencontrées au hasard de la route, toutes emmitouflées, maigres et fragiles comme des squelettes.

Le site archéologique de Knossos
(Photo : André Laurenti)
Le corridor des magasins sur le site de Knossos
(Photo : André Laurenti)

Tout cet univers de fresques, de poteries, de dauphins, d’oiseaux de lys, tous ces dessins, ces hymnes de lignes et de formes, trahissent une telle présence féminine qu’on ne peut s’empêcher de pressentir leur influence, leur regard.
Au fil des kilomètres, de charmants villages, aux ruelles secrètes, livrent peu à peu leur histoire. Dans ces lieux éloignés du littoral, on vit encore au ralenti, rien de comparable avec les villes côtières, seuls les cris des animaux arrivent à troubler le silence divin. En arrivant à Archanès, le macadam s’estompe pour laisser place à une piste de pierres et de terre battue.

L’original de la fresque des dauphins est exposé au musée archéologique d’Héraklion
(Photo : André Laurenti)

Une hospitalité spontanée

Je décide de passer ma première nuit dans le sympathique village d’Al Marina. J’interroge un jeune crétois, assis à la terrasse d’un café, afin de savoir s’il est possible de camper à proximité du village. Il me dit que oui et m’offre un café que j’accepte bien volontiers. Malgré les barrières linguistiques, on arrive à se comprendre dans un anglais décousu et c’est merveilleux. Pourtant, il ne faut pas s’y tromper. L’hospitalité pratiquée si spontanément par les crétois, ne signifie pas qu’ils sont dupes. Avec ce sens particulier des êtres de vieille tradition, ils savent discerner, au premier regard, le voyageur avide de contacts humains, de celui  cherchant avant tout le vivre et le couvert facile.
Il me propose la maison en construction de son oncle,  j’y entrepose sans hésiter mes affaires. Depuis mon arrivée, un attroupement s’est constitué autour de ma monture, dans ce village agréablement délaissé des touristes.

Tzermiadon est réputé pour son artisanat, avec des travaux d’aiguilles, de tissage que les femmes sont heureuses d’exposer et soucieuses de vendre
(Photo : André Laurenti)

Puis Georgious, mon accompagnateur, m’invite à le suivre dans sa demeure où vivent ses parents. Ici, le monde moderne n’a pas encore imposé son empreinte. Ce sont, je pense, les Grecs qui ont inventé cet admirable adages « rien de trop ». Cette indifférence au luxe, à l’ornement, explique l’élégance sans âge de leurs maisons blanchies à la chaux.
La mère de Georgious toute souriante, m’accueille dans sa modeste demeure. je finis par deviner que je suis le bienvenu. Elle m’apporte aussitôt du poisson, une omelette et du vin. Je savoure ces mets délicieux avec un appétit de cycliste. Peu après, Georgious me conduit vers la salle d’une taverne. Des chaises de paille sont disposées face à un grand drap blanc parfaitement tendu au fond de la pièce. Beaucoup de monde et beaucoup d’enfants pour cette soirée cinéma, l’événement exceptionnel de la soirée. Les lumières s’éteignent et aussitôt, une machine infernale, enfermée dans une volumineuse boite en bois, bâillonnée de chiffons, projette sur l’écran de fortune, un western américain, sous-titré en grec. Les images sont suffisamment parlantes et se dispensent éventuellement de dialogue ou de sous-titrage.

Paysage crétois
(Photo : André Laurenti)

Le temps de vivre

Après cette projection hors du commun, Georgious m’accompagne à mon abri, nous nous séparons sur une amicale poignée de mains.
Légèrement à l’écart du village, la pleine lune me fait découvrir une campagne baignant dans une atmosphère mystérieuse amplifiée par le hurlement des chats-huants. La tête levée, je contemple un long moment la voûte céleste, tapissée d’une myriade d’étoiles. Un petit air chaud me caresse les joues, un souffle léger comme la respiration d’une femme que l’on étreint. Puis le sommeil m’envahit, je me glisse dans le duvet et ne tarde pas à tomber dans les bras de Morphée.
Vers 6h30 je range mes affaires et parcours les ruelles du village dans l’espoir de saluer mes hôtes, mais en vain, il est trop tôt et je décide de poursuivre mon chemin dans la fraîcheur matinale. Des agaves se dressent majestueusement au bord d’une petite route de campagne. Ces plantes restent pendant plusieurs dizaines d’années à l’état végétatif pour fleurir une seule fois en donnant une inflorescence de dix mètres de haut.
Je traverse le village de Thrapsano et un peu plus loin, Kastelli dans lequel une halte déjeuner s’impose.
La Crète n’est pas faite pour les personnes pressées. Ici il faut prendre le temps de boire, de manger et surtout de vivre. Combien de fois les autochtones m’ont invité à partager l’Ouzo, le sempiternel café grec ou bien carrément le repas. Je me suis vu offrir le couvert un jour, sous prétexte que j’étais français et donc socialiste. Cela semblait tellement évident puisque François Mitterrand était au commande de la France depuis 1981.

Au grès des ports
(Photo : André Laurenti)

Dans les bars, avant que l’on ait eu le temps d’envisager de payer la première, on a remis une tournée et on vous invite à boire. A l’heure où le soleil pense à se coucher, tout le monde est là, à l’ombre des eucalyptus ou d’une treille, ceux qui sont installés aux terrasses de cafés regardent ceux qui vont et viennent et ceux qui déambulent dévisagent ceux qui sont assis sans hâte, entre deux saluts. De temps en temps, les uns remplacent les autres, et la vie continue. Le grand théâtre des rues et des places crétoises ne fait jamais relâche, il y a spectacle tous les soirs.

Comme dans la plupart des pays méditerranéens, l’âne est resté en Crète, l’indispensable auxiliaire de l’homme pour le transport des vivres et des produits artisanaux
(Photo : André Laurenti)

L’aventure recommence chaque jour. Je roule au jugé, sur la foi de renseignements glanés de-ci de-là, car les cartes ne sont pas toujours fidèles. Pour cette femme, je vais trouver derrière cette colline, la route asphaltée qui me mènera au plateau de Lassithi. Cette autre, m’arrête pour m’offrir des fruits. Au détour d’un chemin, je contemple avidement deux enfants riant aux éclats, essayant en vain de manœuvrer un âne qui refuse obstinément d’aller là où ils veulent. Inoubliable aussi à l’occasion d’une crevaison, cette adorable petite grand mère, toute flétrie,  descendue spécialement de sa mule pour m’apporter deux énormes grappes de raisin.

Quelques carcasses de moulins à vent au plateau de Lassithi, à l’Est du massif de l’Ida
(Photos : André Laurenti)
Les moulins de mon col
(Photo : André Laurenti)

Au sommet d’un col, sur l’arête se détachent des carcasses de moulins à vent, des vestiges de l’époque vénitienne. L’un d’eux fonctionne encore et se visite. Le meunier vit du tourisme plus que de sa farine. Ce col domine à l’Est le plateau de Lassithi. Les paysans cultivent selon des méthodes traditionnelles. Ils pompent l’eau des nappes phréatiques avec l’aide d’ éoliennes aux petites voiles blanches, il y a quelques années, elles se comptaient par millier. L’eau se situe à environ 4 à 5 m de profondeur, celle-ci permet d’irriguer une mosaïque de parcelles de terre fertile.

Une vie simple et saine des romans de Pagnol
(Photo : André Laurenti)

Au fil des jours, je trouve le bon rythme, midi et soir je mange dans les tavernes, c’est d’ailleurs un excellent moyen d’y rencontrer des gens. De plus, l’eau est rare sur l’île en cette saison, il est difficile de laver sa gamelle et puis les tavernes sont tellement sympathiques et accessibles à toutes les bourses, qu’on se laisse séduire.
Cela permet aussi de se reposer et d’être attentif aux autres. C’est ainsi que j’ai pu croiser au coin d’une rue, le crétois type. Un personnage décroché d’un tableau, coiffé du mandili, un foulard de soie noire sur le front, rappelant un peu le chèche des touaregs. Chaussé de bottes de cuir montant jusqu’au genoux, tenant une houlette de chêne kermès obtenue en tordant le bois de façon à lui donner cette forme arrondi comme une cane. Il faut 2 à 3 ans pour confectionner une telle houlette servant à tout, même à porter des fardeaux. Tout en marchant, il passe sont temps à égrener un chapelet, qui n’est toutefois pas un objet religieux, mais seulement un comboloï, un simple passe temps.

A droite la fileuse d’Anogia, emmitouflée, maigre et fragile comme un squelette enveloppée de nuit; à gauche, le crétois type, coiffé du mandili
(Photos : André Laurenti)

Je n’oublierai jamais le passage à Sitia, avec ces habitations blanches qui s’étagent de la colline à la mer et son arrière pays sec et aride. Une ville du Nord-Est qui rappelle déjà le Moyen-Orient.

Un pays de légendes

A l’extrême Est de l’île, Vaï résonne dans l’esprit de beaucoup, comme une des merveilles de Crète. Vaï l’exotique appelé aussi Phinicodassos ce qui signifie palmeraie, est unique de toute la Grèce, elle a attiré bien de romantiques et hippies. C’est un endroit reposant, une vieille légende crétoise raconte qu’un bateau égyptien, chargé de dattes, aurait sombré dans les parages. Les dattes entraînées par les vagues jusqu’au rivage auraient alors germé.
La mer cristalline revoie la lumière sur les flancs des collines avares de végétation. j’en profite pour me baigner. Je nage avec volupté dans cette eau si translucide que je ne sais plus si je me baigne dans la mer ou dans le ciel.

La plage de Vaï, un endroit appelé « Phinicodassos » ce qui signifie la palmeraie, est unique en Grèce, il y a plus de dix mille palmiers
(Photo : André Laurenti)

Plus loin, vers le Sud, dans le village de Zakro, la voix d’une femme parle de la vallée des Morts. Dans des gorges impressionnantes, des tombes pré-minoennes ont été découvertes.

Pêcheur d’éponges au port d’Aghios Nikolaos
(Photo : André Laurenti)

A environ une dizaine de kilomètres au Sud de Zakros, j’arrive à Xérokampos, un hameau d’agriculteurs. Cette localité est accessible par une piste difficile à vélo. J’ose m’aventurer au delà des limites proposées par les dépliants touristiques, c’est en quelque sorte mon école buissonnière et c’est souvent là qu’on y trouve les meilleures surprises. Faut dire que l’inattendu crétois est rarement décevant.

Maison traditionnelle à toit plat permettant de faire sécher les récoltes
(Photo : André Laurenti)

Un agriculteur s’exprimant très bien en français, me propose l’aide de son camarade pour me conduire le lendemain, à bord de son triporteur, au village suivant et  retrouver la route. La piste est en effet longue et fastidieuse, jonchée de gros cailloux de profondes ornières s’élevant sur mille mètres de dénivellation, le tout au centre d’un véritable désert.
Le lendemain, personne au rendez-vous, sans doute une erreur de traduction m’a fait rater mon chauffeur. Je dois me résigner et parcourir les 14 km de piste défoncée, par une température dépassant les 40°, sans pouvoir m’abriter.

De la piste oui, mais pas toujours d’un grand confort
(Photo : André Laurenti)

A quoi bon s’inquiéter de la durée du trajet, 10 km à pied, 4 à vélo qu’importe, il faut oublier l’heure et suivre le soleil. N’est-ce pas ces durs moments qui font les meilleurs souvenirs ? La Crète se mérite et les notions d’exactitude sont déplacées.

Et avec des pentes parfois sévères
(Photo : André Laurenti)

Sur la côte Sud, je fais étape à Matala, un très jolie port de pêche. La crique avec sa pittoresque plage de sable bien protégée et ses falaises truffées de grottes, voit progressivement l’installation d’équipements hôteliers.
Dans la roche, les abris naturels furent occupés à maintes occasions et dernièrement par des communautés de hippies, mais les séjours y sont désormais interdit.
Le soir les tavernes s’animent, mais ce lieu encore modeste est destiné à se développer depuis que les touristes lui ont reconnu des atouts.

La plage de Matala
(Photo : André Laurenti)

A Chora Sfakion la route se termine en cul de sac, j’embarque le vélo sur le bateau pour un saut de puce plus à l’Ouest, jusque sur la plage d’Agia Roumeli, à l’entrée des gorges de Samaria.
Treize kilomètres de sentier séparent cette plage du plateau d’Omalos. Au petit matin, je prépare le sac à dos en vu de bivouaquer au sommet des gorges. J’abandonne mon vélo sur le sable, le temps d’un aller retour. La balade est agréable et ombragée, des sources d’eau potable ponctuent la marche. Tout en montant, les parois de la gorge, hautes de 300 m, forment une véritable entaille dans le massif des Lefka Ori. Elles se resserrent jusqu’à laisser un passage de trois mètres. J’arrive enfin à Omalos vers midi, plus tôt que prévu, je suis donc en mesure de faire le retour dans l’après midi et retrouver ma fidèle monture.

Chapelle au départ des gorges de Samaria
(Photo : André Laurenti)
Véritable entaille dans le massif des Lefka Ori
(Photos : André Laurenti)

Le lendemain, j’envisageais d’atteindre Paléohora en bateau afin de reprendre la route. Au moment du départ, il m’est impossible de charger le vélo à bord, la mer est démontée, l’embarcation bondit au dessus du quai, les passagers sont obligés de sauter.  Sans solution alternative, je me contente d’un retour à la case départ, à Chora Sfakion à bord d’un bateau plus gros.
Depuis la route, le point culminant de la Crète, le Psiloritis, souvent dans les nuages, se dévoile enfin. A quatre jours du départ, une dernière folie taquine mon esprit, celle de passer une nuit au sommet pour y admirer le coucher et le lever de soleil. Je mets alors le cap vers le village d’Anogia situé à 800 m d’altitude.

Travail de vannerie proche d’Anogia
(Photo : André Laurenti)

Ce bourg important reste un pôle d’attraction originale, réputé pour son artisanat.
Laissant le vélo chez l’habitant, par une belle matinée ensoleillée, j’entame la marche d’approche. Du village part un chemin long de 18 km, il me conduit au plateau de Nida, situé à 1370 m d’altitude. De là, pas à pas, sous un ciel toujours pur, je poursuis l’ascension vers le Psiloritis. La végétation, brûlée par le soleil estival, se compose en majeure partie de buissons aux épines redoutables. Gare aux fesses, les chutes sont à éviter.

Sur le chemin du Psiloritis, une borie sert d’abri aux bergers
(Photo : André Laurenti)
La caverne de Zeus selon certains auteurs
(Photo : André Laurenti)

Il m’a fallu plus de quatre heures de marche pour parcourir les 18 km d’approche, puis l’ascension au sommet, soit plus de 1000 m de dénivellation sous une température élevée.
Sur le toit de l’île, comme un navire de haute mer, la Crète prend possession de son espace marin dans sa superbe solitude. Plus bas, dans les vallées, à flanc de montagne, des villages se tapissent l’un après l’autre, dans l’ombre de la nuit qui tombe. A mes pieds, les nuages se déchirent pour laisser apparaître le couchant sur les Lefka Ori.

Une borie aménagée d’un côté en abri et de l’autre en chapelle, abritera mon sommeil
(Photo : André Laurenti)

Une aventure personnelle de plus s’achève, mon « giro de Crète » s’achève en apothéose dans un festival de couleurs. Perché tout en haut de ce point culminant, j’ai l’impression d’être au commande d’un puissant navire fendant les flots. Le ciel  pur s’assombrit, en cette fin de journée, je vais bientôt avoir la tête dans les étoiles.

L’Est de l’île depuis le sommet du Psiloritis à 2 456 m d’altitude
(Photo : André Laurenti)
Puis vision vers l’Ouest
(Photo : André Laurenti)
Une belle soirée à la fraîche se prépare
(Photo : André Laurenti)

Une brise du Nord caresse le sommet, il fait frais et je me sens bien, la vue extraordinaire sur les Lefka Oris à l’Ouest, me laisse en extase. Dans mes bagages j’avais amené un pull de laine, il est vrai que dans ce type de voyage, on évite de transporter des affaires inutiles et encombrantes. Jusqu’à aujourd’hui, il m’avait servi seulement d’oreiller durant les nuits sous tente, je n’avais pas encore eu l’occasion de le porter et de justifier son utilité. C’est enfin chose faite, pas de regret à avoir il a bien été précieux pour passer la nuit à plus de 2 400 m.
Après une nuit fraîche, au petit matin, le soleil apparaît lentement à l’Est, sur les monts Dikki. L’atmosphère se réchauffe très vite, il est temps de redescendre retrouver ma monture.

L’heure de la descente
(Photo : André Laurenti)

Je quitte ce lieu satisfait d’avoir accompli une visite approfondie de cette terre d’accueil si riche en contacts humains, d’en avoir dompté son relief au grès des pistes et des chemins. Désormais, j’ai comme un sentiment d’appartenir à cette Crète. Les différents paysages traversés sont, grâce au vallonnement, un perpétuel renouvellement de paysages. La bicyclette, une fois de plus, permet d’apprécier d’une manière optimale, les parfums de l’île, le bruissement des oliviers, les figuiers dont la saveur embaume des secteurs entiers. Bref, on savoure l’odeur de cette terre qui connaît l’homme depuis des millénaires.
Malgré quelques journées difficiles, on revient d’une telle aventure encore plus fort, avec une forme physique éblouissante.
Adieu amis crétois, ou plutôt au revoir, un jour ou l’autre, je reviendrais encore respirer un peu cette terre aride, cette terre si accueillante.

Adieu amis crétois, ou plutôt au revoir
(Photo : André Laurenti)

Ravissante folie d’une fin de voyage

Abord du bateau, fendant la mer en direction du port d’Athènes, je m’installe à une table pour un dernier souper en territoire hellénique. Mais, cette aventure ne veut pas s’achever sans une dernière fantaisie du moment, sans un nouveau témoin de voyage. Je suis attentivement des yeux le regard d’une jeune femme, elle aussi cherche une place, un sourire l’attire, elle finit par s’asseoir à ma table. Elle s’appelle Saskia, elle est autrichienne et a passé une grande partie de la saison estivale à Agio Nikolaos, comme professeur de wind surf. La couleur de la mer crétoise a renforcé le bleu de ses yeux. Ces cheveux blonds débordent à peine de ses épaules dénudées. Le teint de sa peau cuivrée par le soleil de l’été, reflète la douceur. Saskia est rayonnante de bonheur, nous effeuillons un à un les points forts de notre aventure crétoise, cela autour d’une bouteille de vin blanc sacrément méritée et je crois même bien une deuxième.
Puis, nous sortons sur le pont du navire, nous sommes accueillis par un généreux clair de lune. Quoi de plus romantique que cette divine traversée ! Une légère brise du large fait onduler mèche par mèche sa chevelure angélique. Un recoin du navire un peu à l’abri de l’humidité du soir et des regards indiscrets, nous rassemblent tous deux. De cette ravissante folie, j’espère une nuit sans aurore, sans matin.
Mais, au levé du jour le voyage prend fin. Au débarquement à Athènes, chacun s’affaire à ces tâches personnelles, chacun part dans une direction différente. Nous nous évanouissons parmi la foule du Pirée et de la capitale. Cette traversée fut ainsi sublimée par une rencontre sans lendemain. Il me reste l’image d’un regard non cicatrisé d’une compagne de voyage trop vite envolée. Mais tout cela fait partie de la délicieuse panoplie du voyageur, un tourbillon merveilleux qui fait exister et s’évaporer des êtres.

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