Népal : le tour des Annapurnas

Tour des Annapurnas – novembre 1987

Le Népal est un petit royaume de 147 000 km2 coincé entre deux géants, l’Inde et la Chine. C’est ce petit état que Ghislaine et moi avons choisi pour aller randonner sur les sentiers des géants de l’Himalaya, le tour des Annapurnas.
Le Népal évoque encore pour certains, la drogue et les hippies, mais tout cela n’est que passé, cette époque est pratiquement révolue et nul ne s’en plaint.
Le grand tour des Annapurnas commence à Dumré, dans un premier temps nous avons remonté la vallée de la Marsyandi pour atteindre après sept jours de marche, le village de Manang à 3 500 m d’altitude. Puis, nous avons franchi le Thorung La, un col situé à 5 400 m d’altitude. Il a représenté la principale difficulté de cette randonnée. Le retour s’est fait par la vallée de la Kali Gandaki et terminé ce circuit, sur les rives pittoresques du lac de Pokhara.

Omniprésent au Népal les yeux fascinants de Bouddha voit tout du haut du grand stupa.
(Photo : André Laurenti)
Un des nombreux petits temples de Katmandou.
(Photo : André Laurenti)

Au centre du plateau népalais, Katmandou la capitale se situe à 1 340 m d’altitude. Son nom signifie en dialecte tibétain des Newars « Maisons de bois », elle est une sorte de ville musée avec ses innombrables temples, pagodes, palais et gompas. Le modernisme n’a heureusement pas gommé ce patrimoine d’exception, les fenêtres de certaines maisons sont de véritables chefs d’œuvres de bois sculpté. Des sanctuaires cachés dans des recoins, dans de petites cours nous déconcertent un peu. Très vite, nous nous laissons emporter dans un dédale inextricable de venelles aussi surprenantes les unes que les autres. Au delà de Dubar Square, la vie est très intense, boutiques et marchés animent ces ruelles dans un parfum d’épices et d’encens. Les pilotes de rickshaw et les cyclistes slaloment avec une incroyable vélocité. Nous sommes pris comme dans un manège, dans un tourbillon qui nous arrache soudainement à la routine quotidienne. Tous les styles de vie se côtoient, toutes les époques se frôlent, nous sommes au cœur de Katmandou.

Les étales sont bien fournis. (Photo : André Laurenti)
Les étals du marché sont bien fournis.
(Photo : André Laurenti)

Au Dragon Hôtel le jour se lève, après les démarches administratives nous avons pu obtenir le visas et notre permis de treck indispensable pour effectuer le tour des Annapurnas. Une carte officielle, que nous devrons faire tamponner dans certains points du parcours.
Enfin, c’est le grand départ, désormais le destin est entre nos mains, sur un terrain de choix pour une moisson d’images hors du commun.

Les jeunes vendeuses d'oranges de Katmandou. (Photo : André Laurenti)
Les jeunes vendeuses d’oranges de Katmandou.
(Photo : André Laurenti)
La rue est un théâtre, ici une maman masse son bébé. (Photo : André Laurenti)
La rue est un théâtre, ici une maman masse son bébé.
(Photo : André Laurenti)

« Namasté », c’est avec cette jolie expression que l’on vous salut partout. Elle signifie à la fois « soyez le bienvenu, bonjour, au revoir, heureux de faire votre connaissance, bonne route », mais sa signification profonde est en réalité celle-ci : « que toutes vos bonnes qualités soient bénies et protégées par les dieux ». Alors, dans ces conditions, comment résister à la tentation de visiter ce pays.
Nous démarrons notre aventure à Dumré, un village situé à 450 m d’altitude sur la route de Katmandou à Pokhara. Dans la plaine verdoyante de la Marshiandi, les paysans cultivent de façon rudimentaire. Les habitations aux chevelures de chaume divisent les champs cultivés en terrasses. Sur les aires de battage, les épis sont piétinés par les animaux, puis éventés par des népalaises.

Un moment idéal pour éventer le grain. (Photo : André Laurenti)
Un moment idéal pour éventer le grain.
(Photo : André Laurenti)

Le portage est le moyen de transport le plus commun, que ce soit pour les besoins d’un village ou bien à la solde de touristes. Aussi, sur le chemin la solitude n’existe pas. Nous serons les témoins de ces longues marches titubantes, de ces parcours violents, de ces convois humains parfois difficiles à dépasser. Régulièrement de petits murets de pierres « les Chautaras » offrent aux porteurs et à nous aussi, un moyen de soulager le dos et de savourer un instant de repos.
Les enfants réclament sans cesse des bonbons, une demande créé par des touristes, certes, pleins de bonnes intentions, mais c’est aussi le plus sûr moyen d’offrir en prime la carie dentaire, car les népalais mangent très peu sucré.
La vallée de la Marshandi se creuse progressivement, la haute montagne se rapproche. De frêles ponts suspendus nous dandinent au dessus de puissants tourbillons d’écume de la Marshandi.
Au grès de l’altitude, le temps s’écoule sans heurt, l’habitat se fait plus montagnard et plus tibétain.
Au détour de la vallée, apparaît la face Est de l’Annapurnas II (7939 m), tandis que dans le dos, c’est le Manaslu qui pousse sa cime à 8156 m.
Après chaque journée de marche, nous trouvons sans difficulté un « loge » pour passer la nuit. Le soir, il est agréable de se rassembler autour du feu, au milieu de la pièce principale. La didi confectionne des chapatis et sert le thé brûlant dans des gobelets en inox.
En cette fin de journée, nous faisons étape à Chame, à 2710 m d’altitude. Malgré la fraîcheur ambiante du soir, nous allons prendre un bain relaxant dans les sources chaudes naturelles. Ensuite, une bonne nuit fera disparaître les fatigues.
Depuis le départ, les distances n’existent plus et le temps parait s’oublier, il est difficile de s’arracher à de tels lieux. Stupas, chortens enguirlandés de drapeaux à prières, pierres gravées de sutras, l’orée de l’univers tibétain s’ouvre à nos yeux sous l’auspice des Annapurnas. Ces petits édifices doivent être contournés de gauche à droite en respectant le sens des planètes tournant autour du soleil. Dédiés à Bouddha et à ses disciples, ils deviennent désormais indissociables du paysage. Les moulins à prières restent des objets inertes tant que la main du dévot ne lui aura pas imprimé sa rotation. De temps à autre, on entend chanter des mantras rythmé par le tintement de petites cymbales. Nous croisons des tibétains dans leur traditionnel manteau de laine rouge-brun. Le pays des neiges est bien là, l’homme semble avoir ici, apprivoisé l’inaccessible. De Pisang à Manang, le vent est chargé de convoyer le message vers les cieux. Manang sera le dernier village important de cette vallée, défiant de son plateau désertique les grandes murailles de glace.

L'habitat se fait plus tibétain. (Photo : André Laurenti)
L’habitat se fait plus tibétain.
(Photo : André Laurenti)

Nous nous accordons une journée de repos avant d’affronter le redoutable Thorung La. Le village de Manang constitue une limite psychologique dans le Tour des Annapurnas. A partir de là, beaucoup de randonneurs rebroussent chemin, à cause de l’altitude, ou bien peut-être par manque de confiance et de persévérance. Des conférences sur le mal des montagnes sont même données à Manang, ce qui incite parfois certains à renoncer. Le Thorong La semble insurmontable !

A partir de Manang on commence à rencontrer des troupeaux de yacks. (Photo : André Laurenti)
A partir de Manang on commence à rencontrer des troupeaux de yacks.
(Photo : André Laurenti)

Nous profitons de cette journée pour balader sur les hauteurs de Manang et dépasser les 4 000 m. Nous nous dirigeons pour cela vers un petit monastère tout blanc, édifié dans un abri sous roche, un lama nous reçoit. Au cours d’une brève cérémonie, en faisant par à-coups tintinnabuler une clochette, il nous offre un navet et nous pose délicatement un collier de laine autour du cou. Tout ce rituel rassurant devrait nous permettre de franchir le col dans de bonnes conditions.

Le lama nous reçoit dans son monastère, une brève cérémonie permettra de franchir le col. (Photo : André Laurenti)
Le lama nous reçoit dans son monastère, une brève cérémonie permettra d’aider à franchir le col.
(Photo : André Laurenti)

Avant le passage du col, nous passons la nuit au refuge de Thorung Phedi à 4 450 m d’altitude. Vers 4h du matin, nous entamons l’ascension à la lueur des frontales. Au loin, les loupiotes des personnes parties plus tôt, nous indiquent la direction à prendre. A partir de 5 000 m l’altitude se fait sentir, nous avons la sensation d’être écrasé par le poids du sac. A bout de souffle, on multiplie de courts arrêts.  On se rassure en se disant que nous avons le temps, le jour n’est pas encore levé. A petits pas nous progressons, reculant un peu plus nos limites. Depuis le départ, le beau temps nous accompagne. Ainsi, la neige n’est pas abondante, juste ce qu’il faut et donc le col est franchissable. Puis enfin, comme poussés par une puissance étrangère, nous atteignons enfin le sommet, aussitôt une joie mutuelle nous anime. Nous tombons dans les bras l’un dans l’autre, Gigi essuie quelques larmes, elle n’avait jamais atteint pareille altitude. Probablement, le rayonnement du lama y est pour quelque chose. L’inquiétude est à présent derrière nous. On est surpris de voir au sommet, des parties déneigées. Au cours de l’ascension, l’eau a gelé dans les gourdes, mais le soleil est déjà là pour réchauffer tout cela, il nous permet d’ôter la doudoune, la polaire étant suffisante.

Le jour est levé, le sommet approche.
(Photo : André Laurenti)
Ghislaine et moi atteignons enfin le col du Thorung La à 5 414m d’altitude.
(Photo : André Laurenti)
Progressivement nous descendons dans la vallée de la Kali Gandaki. (Photo : André Laurenti)
Progressivement nous descendons dans la vallée de la Kali Gandaki.
(Photo : André Laurenti)

La descente sur le village de Muktinath, semble interminable, nous aurons marché ce jour là, près de neuf heures avant d’atteindre notre lieu de chute. Une soupe à l’ail, remettra de l’ordre dans mon ventre, un peu dérangé par l’eau glacé de la gourde.
Le paysage environnant devient lunaire, il est l’œuvre patiente de l’érosion. Dans cet univers minéral, la nature a composé un relief fascinant et grandiose, fait de poussière et de vent. On remplit les yeux d’images inoubliables. Un dernier clin d’œil derrière nous, en direction du Thorung La, le saluant de nous avoir accordé d’excellentes conditions. A présent, l’avenir ne sera plus qu’un délicieux dessert.
Au détour d’une colline, un troisième huit mille apparaît, le Dhaulagiri (8 167 m), le septième plus haut sommet de la planète se dressant fièrement comme une sentinelle.
A la sortie du village de Jarkot, le chemin emprunte le versant ubac de la montagne, puis à l’extrémité de celui-ci, le paysage se fait en corniche, surplombant les innombrables méandres de la Kali Gandaki. Le soleil couchant déploie sur le paysage toutes ses gammes d’or et de pourpre, il joue de nos ombres en les déformant, en les étirant à n’en plus finir, se prenant pour Modigliani. Les yeux dans la lumière, nous avançons l’âme animé d’une certaine joie de vivre, des moments éphémères certes, mais doté d’une telle intensité, une sorte de nirvana. Je me sens soudain étrangement habité par une certitude, celle d’être vraiment à ma place. Je savoure un présent instantané dont je m’applique à ne pas perdre la moindre miette.
Dans un étroit corridor ou les vents s’affrontent, nous atteignons la vallée de la Kali Gandaki, affluent important du Gange ayant ses origines dans le Mustang. Cet immense canyon a toujours été l’une des grandes voies de communication entre les hauts plateaux tibétains et les plaines du Gange. Sans cesse, nous croisons les caravaniers du Mustang descendu à Pokhara pour y faire des échanges commerciaux. Ils viennent d’un royaume resté interdit à toute pénétration étrangère. Nous faisons l’attraction de ces caravaniers, d’un œil amusé, les femmes éclatent de rire de voir nos peaux si blanches.
Après la rude montagne, nous reprenons notre souffle et retrouvons la vie paisible des villages, chacun s’affaire à sa besogne quotidienne.

La vallée de la Kali Gandaki. (Photo : André Laurenti)
La vallée de la Kali Gandaki.
(Photo : André Laurenti)

Le chemin joue avec la Kaligandaki, il saute d’une rive à l’autre, puis s’élance à l’assaut d’une colline pour rejoindre un village et pour nous offrir comme un adieu, une vue saisissante sur l’Annapurna Dakshin, le Dhaulagiri et le Machapuchare (alt. 6 993 m).

Le Machapuchare (6993 m), son non signifie queue de poisson en raison de son double sommets. (Photo : André Laurenti)
Le Machapuchare (6993 m), son non signifie queue de poisson en raison de son double sommet. Il n’a jamais été gravi car cette montagne est sacrée par les népalais.
(Photo : André Laurenti)
Autre vue sur le Machapuchare. (Photo : André Laurenti)
Autre vue sur le Machapuchare.
(Photo : André Laurenti)
C’est un émerveillement à chaque contour d’un relief.
(Photo : André Laurenti)

Nous atteignons la plaine et enfin la ville de Pokhara terme de cette aventure. Un endroit idéal pour reprendre un peu d’énergie, le grand rêve s’achève sur les rives reposantes du lac de Pokhara.
Nous avons marché pendant 18 jours et perdu plus de cinq kilos chacun. Nous n’oublierons pas ce chemin des porteurs, ce chemin qui ne s’arrête jamais et qui pourrait durer toute une vie. Une piste immuable, hors de l’espace et du temps. Que les yeux de Bouddha veillent avec sérénité et compassion à ce que beauté et harmonie continuent à régner sur ce pays béni.

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