Etna 2014

Cet été là, la température n’a rarement atteint voire même dépassé les 30° sur la Côte d’Azur à l’exception d’une semaine de chaleur au mois de juin à l’occasion d’ailleurs, de l’assemblée générale de l’association L.A.V.E. à Murol dans le département du Puy de Dôme. Pour les vacances, je souhaitais partir dans le Piémont italien découvrir les différentes vallées de montagne et leurs villages pittoresques, mais en vain la météo tournait tous les jours à l’orage. Les semaines estivales défilaient à grand pas, sans le moindre changement, gardant toujours ce même temps médiocre.
Loin d’ici, en Sicile, l’Etna me tend les bras, une éruption est en cours et voilà peut-être une occasion de se faire une petite effusion, mais arriverai-je à temps ?
Depuis 2003 je n’étais plus retourné sur celui que les siciliens appellent le « Montgibello » la montagne des montagnes, et quand on a vécu à son chevet ses impressionnants sauts d’humeur, on finit par s’attacher à cet être vivant et puis je dois l’avouer, l’Etna me manquait terriblement.
C’est enfin décidé, en ce mardi 18 août je m’envole de Nice vers Genève, puis plein sud direction la Sicile. Après avoir contourné par l’ouest le volcan, l’avion se pose sur le tarmac de l’aéroport de Catane Fontanarossa.

La ville de Catane avec au fond l'Etna. (Photo : André Laurenti)
Avant de toucher le sol, les premiers immeubles de Catane avec au fond l’Etna.
(Photo : André Laurenti)
L'aéroport de Catane-Fontanarossa et en arrière plan l'Etna. (Photo : André Laurenti)
L’aéroport de Catane-Fontanarossa et en arrière plan le géant d’Europe.
(Photo : André Laurenti)

Très vite je récupère le véhicule de location et me dirige vers le camping de Nicolosi situé sur le versant sud de l’Etna à environ 700 m d’altitude, au pied des célèbres « Monti Rossi ». Ces deux cônes ont une histoire, ils se sont formés en 1669 lors d’une grande éruption parmi la plus destructrice connue de ce volcan. Une coulée a parcouru 17 km jusqu’à la mer détruisant une quinzaine de localités dont une partie de la ville de Catane. C’est la survenance de ce type d’éruption en basse altitude et donc très proche de lieux habités que l’on redoute le plus sur l’Etna.
La végétation composée essentiellement de résineux, enveloppe les deux tétons, elle a malheureusement été détruite en partie par un incendie.

Les Monti Rossi (Photo : André Laurenti)
Les « Monti Rossi » à l’origine de la grande éruption destructrice de 1669
(Photo : André Laurenti)

La température est caniculaire avec plus de 37°, j’installe ma tente sous la pinède et me rends sans perdre de temps en altitude, à la station de Sapienza sur le versant sud de l’Etna. A 2 000 mètres c’est plus agréable, l’air est davantage respirable. Depuis l’éruption de 2001, le parking de la station a été entièrement réaménagé et adapté à la nouvelle topographie, il est par la même occasion devenu payant.
Pour ceux qui n’ont pas peur de marcher, on peut toutefois stationner aux alentours, par exemple à proximité de l’hôtel restaurant le Corsaro. J’en profite pour aller me désaltérer à l’Esagone et rendre visite à l’incontournable Dominique. Avec son compagnon, ils tiennent cet établissement faisant office de bar, de restaurant et de boutique de souvenirs. Dominique m’apprend que depuis le 15 août, il y a maintenant trois jours, l’Etna s’est remis au repos. Pas de chance, mais qu’importe le beau temps semble bien installé, ce qui présage de belles randonnées durant les jours à venir.

La station de Sapienza sur le versant sud de l'Etna à 2000 m d'altitude. (Photo : André Laurenti)
La station de Sapienza sur le versant sud de l’Etna à 2000 m d’altitude.
(Photo : André Laurenti)
La station de Sapienza avait été coupée par une large coulée alimentée par la boutonnière des Silvestri et par le cône du Laghetto à 2800 m. (Photo : André Laurenti)
En juillet 2001 la station de Sapienza avait été coupée par une large coulée alimentée par la boutonnière formée en amont des « Silvestri Superiori » et par le cône du « Laghetto » situé à 2800 m d’altitude.
(Photo : André Laurenti)
La coulée de 2001 coupant la route menant à Zafferana vue depuis le sylvestri inférieur avec en arrière plan les lumières de la station de Sapienza. (Photo : André Laurenti)
La coulée de 2001 coupant la route menant à Zafferana avec en arrière plan les lumières de la station de Sapienza sur le flanc sud de l’Etna.
(Photo : André Laurenti)

La Schiena dell’ Asino

Le point de départ de la balade du jour, se trouve à 1 850 m d’altitude, au carrefour de la route Sapienza / Zafferana (SP 92) et celle de San Nicola menant à Nicolosi et Pedara. La piste s’élève tout d’abord dans une forêt de pins Laricio issus d’un reboisement décidé par les autorités du Parc de l’Etna. Plus haut, les arbres disparaissent, le chemin atteint un plateau colonisé par une végétation naturelle composée de coussins épineux appelés astragale de siculus. Le sentier termine sa course à environ 2 070 m d’altitude, au bord des remparts de l’impressionnant Val del Bove. De là, on embrasse un étrange panorama sur cette vaste dépression uniforme, grise de matière dominée par le cône Sud-Est. Un lieu idéal pour observer les éruptions et les coulées qui descendent dans ce gigantesque réceptacle. L’Etna fait l’objet d’une surveillance au quotidien. A cet endroit, plusieurs webcams sont installées, parmi lesquelles celle de L’Association Volcanologique Européenne (L.A.V.E.). On y trouve aussi des stations de détection.

Les appareils de surveillance du volcan (Photo : André Laurenti)
Les appareils de surveillance du volcan
(Photo : André Laurenti)
Le cône Sud-Est le plus actif, domine le Val del Bove. (Photo : André Laurenti)
Le cône Sud-Est le plus actif, domine le Val del Bove.
(Photo : André Laurenti)
Le nouveau cône du Sud-Est. (Photo : André Laurenti)
A droite et semblant dépasser son petit frère, le nouveau cône du Sud-Est.
(Photo : André Laurenti)
Un magnifique dyke sur le chemin de retour. (Photo : André Laurenti)
Un magnifique dyke sur le chemin de retour.
(Photo : André Laurenti)

Tout en bas, partout les orgueilleux cônes presque tous façonnés dans le même moule, se sont édifiés sans limite en pattés de cendres. L’Etna n’en fait-il qu’à sa tête ? obéit-il à une règle de construction ? on peut le supposer, car la plupart de ses cônes adventifs, pas moins de 250 tout de même, ne sont pas construits n’importe où, ils se situent le long de la Rift zone Nord et la Rift zone Sud, deux lignes imaginaires formant un V dont la pointe part des cratères sommitaux.

Silvestri supérieur

En montant de Zafferana, au dernier virage avant d’arriver à la station de Sapienza, je gare la voiture et prends la direction des « Silvestri Supérieurs ». J’ai encore en souvenir l’éruption spectaculaire de la boutonnière formée en 2001 au dessus des « Monti Calcarazzi » et dont les coulées avaient rapidement descendu les pentes et couper la route de la station. La remontée de magma avait déposé tout au long de la coulée, des blocs de lave avec des inclusions de sable blanc provenant sans doute du soubassement du volcan. J’en avais d’ailleurs ramené un échantillon remarquable.

La boutonnière théatre d'une éruption spectaculaire de 2001. (Photo : André Laurenti)
La boutonnière théâtre d’une éruption spectaculaire en juillet 2001.
(Photo : André Laurenti)

Serra della Concazze

Après un bivouac improvisé sur les hauteurs de Fornazzo à environ 1 150m d’altitude, je prends la route de Mareneve et me rends au refuge Citelli. A droite un chemin ombragé démarre du virage juste avant d’arriver au parking. A partir d’une borie en pierre de lave, je prends le chemin de droite. Peu après les arbres laissent la place à une végétation composée de buissons épars. L’itinéraire poudreux de cendre monte parallèlement le long d’une coulée ancienne, la pente est sévère mais bien balisée. Au bout de cette difficulté, le sentier reste à plat et rejoint le bord impressionnant du Valle del Bove dominé par le cratère Sud-Est. Ce belvédère situé à environ 2 000 m d’altitude, a servi de lieu d’observation à de nombreux passionnés lors de la toute dernière éruption de Juillet 2014.

Le site surplombe l'impressionnant Val del Bove. (Photo : André Laurenti)
Le site surplombe l’impressionnante Valle del Bove.
(Photo : André Laurenti)
Le cône Sud-Est (Photo : André Laurenti)
Le cône Sud-Est
(Photo : André Laurenti)

Le chemin descend en longeant les parois du Valle del Bove, puis dévale au font d’une conque ou l’on peut voir un tunnel de lave ajouré, la grotte « di Serracozzo ». C’est la coulée générée par l’éruption de 1971 sur le versant Est de l’Etna qui a formé ces galeries. Une fois à l’intérieur de la plus grande, une ouverture dans le toit offre un éclairage naturel. On y observe aussi sur les parois, des rayures laissées par la lave.

Mini tube de lave (Photo : André Laurenti)
Mini tube de lave
(Photo : André Laurenti)
Et son intérieur. (Photo : André Laurenti)
Et son intérieur.
(Photo : André Laurenti)
A proximité se trouve un tunnel de lave plus important avec à gauche son entrée et à droite l'intérieur. (Photos : André Laurenti)
A proximité se trouve un tunnel de lave plus important avec à gauche son entrée et à droite l’intérieur.
(Photos : André Laurenti)

Le chemin se poursuit sur un relief vallonné traversant des bosquets de hêtre, de bouleaux et de pins avant de se terminer au refuge Citelli (alt. 1730 m).

Monti Sartorius (1667 m)

A quelques centaines de mètres du refuge Citelli, se trouve le départ du chemin pour se rendre aux « Monti Sartorius ». Dès les premiers pas, le sentier s’enfonce sous les ombrages tendres et frémissants d’un petit bois de bouleaux (betula aetnensis). J’apprécie la verdure de ce feuillage léger et cet instant me ravit. Machinalement, je caresse délicatement la fine écorce d’un fût tout blanc, telle une peau, sans l’ombre d’une moindre superstition, même si en « touchant du bois » on se mettrait en contact avec le dieu du feu comme on l’imaginait dans la Grèce ancienne. A défaut de cœurs gravés, le bouleau semble porter fièrement d’une manière redondante un « tatouage » bien particulier sur son écorce. S’agit-il d’une appartenance ? d’une vénération en vers son hôte tolérant ? Cette silhouette de volcan symbolique, admirablement représentée, est en tous les cas bien surprenant dans ce petit monde ramifié.

Le chemin s'enfonce dans un petit bois de bouleaux. (Photo : André Laurenti)
Le chemin s’enfonce dans un petit bois de bouleaux (betula aetnensis) .
(Photo : André Laurenti)
Un tatouage surprenant (Photo : André Laurenti)
La silhouette d’un volcan sur l’écorce de bouleau, un « tatouage » bien surprenant
(Photo : André Laurenti)
S’agit-il d’un signe d’appartenance à son hôte Etna ?
(Photo : André Laurenti)

L’intérêt géologique du secteur est représenté par l’impressionnante coulée de lave de 1865 à l’origine des Monti Sartorius qui se caractérisent par un alignement typique de cônes éruptifs. Le nom de Sartorius a été donné en la mémoire du géologue allemand Sartorius von Waltershausen qui fut le premier à avoir cartographier les plus importantes éruptions de l’Etna.
Elisée Reclus (1830 – 1905) sous sa casquette de géographe et de géologue, publia un article dans la revue des deux mondes racontant ainsi que « dans la nuit du 30 au 31 janvier 1865, la paroi céda sous l’effort des laves ; quelques mugissements souterrains se firent entendre, de légères secousses agitèrent toute la partie orientale de la Sicile, et la terre se fendit sur une longueur de deux kilomètres et demi au nord de la Serra delle Concazze, l’un des grands contre-forts orientaux de l’Etna. C’est par cette fissure, ouverte sur un plateau en pente douce, que les laves comprimées se firent jour à grand fracas vers la surface ».
L’activité explosive de cette éruption se termina le 10 juin et la fin des émissions de lave le 28 juin, 1865.
Depuis le haut de la boutonnière, le ciel d’une telle pureté permet d’apercevoir au loin le relief de la Calabre et plus près le Stromboli coiffé de son petit panache oblique comme les plumes d’un « Bersagliere ».

Piano Provenzana

Je me rends ce matin à la station Nord de Piano Provenzana, sur les lieux de l’éruption de 2002. Le volcan a déversé ici son épaisse matière mortifère ouvrant une large percée à travers de ce que fut jadis une belle forêt de pin Laricio. Depuis plusieurs décennies ces arbres trônaient fièrement sur ce sol qu’ils maintenaient humide et fertile par l’humus produit. Les humeurs du volcan n’étaient pas trop leur affaire. Aujourd’hui, il en est autrement, l’ombre a disparu, désormais les saisons se préparent sans eux, sans leur belle apparence. La lave les a anéanti, dénudé, la sève ne coule plus, les cernes se sont racornis à jamais. De grands squelettes blancs sont allongés sur la noirceur du sol, d’autres, comme un défi, dressent encore leur cime fantomatique vers le ciel sans l’espoir d’une résurrection.

De grands squelettes blancs sont allongés sur la noirceur du sol (Photo : André Laurenti)
De grands squelettes blancs sont allongés sur la noirceur du sol
(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)
D'autres, comme un défi, dressent encore leur cime fantomatique vers le ciel sans l'espoir d'une résurrection. (Photo : André Laurenti)
D’autres, comme un défi, dressent encore leur cime fantomatique vers le ciel sans l’espoir d’une résurrection.
(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)

Pourtant, non loin de ce « génocide végétal », l’optimisme renaît, dans ce chaos hirsute devenu paisible, la vie avec son appétit de reconquête, reprend déjà sa place. Il faut après tout, accepter ce nouveau nappage comme un cadeau de cette terre maternelle.

La coulée de 2002 n'a pas épargné les installations humaines. (Photo : André Laurenti)
La coulée de 2002 n’a pas épargné les installations humaines.
(Photo : André Laurenti)

Sur le cratère Haroun Tazieff

Aujourd’hui, le temps est vraiment radieux et parfaitement idéal pour prendre encore plus de la hauteur en direction du « Piano del Lago ». Aux premières heures d’ouverture de la « Funivia dell’Etna », je prends un billet aller simple de téléphérique pour m’épargner la longue ascension sans trop d’intérêt. Des bus 4×4 montent beaucoup plus haut, mais les prestations n’offrent pas la liberté de pouvoir redescendre à pied. Avec ce ciel pur, je souhaite prendre mon temps et profiter pleinement de cette journée exceptionnelle. Dès l’arrivée juste en dessous de la Montagnola, la température est plus fraîche. Je poursuis la montée à pied jusqu’au terminal des bus 4×4 à hauteur de la Torre del filosofo située à 2800 m d’altitude.

Le cône monogénique du Laghetto né en 2001 (Photo : André Laurenti)
Le cône monogénique du Laghetto (alt. 2672 m) né en 2001
(Photo : André Laurenti)

Je passe à l’ouest du cône monogénique du Laghetto (alt. 2 672 m) que j’ai vu naître en juillet 2001, il y a déjà treize ans. L’année suivante, nous nous sommes postés tout en haut de son cratère pour observer la formation de la boutonnière du Barbagallo. Le paysage s’est complètement transformé depuis mon tout premier passage à cet endroit en juin 1996.
J’arrive à un nouveau col formé au sud par le Barbagallo et au nord par le flanc de la partie sommitale de l’Etna. C’est ici que s’arrêtent les bus 4×4, c’est également le point de départ des groupes pour se rendre aux cratères sommitaux depuis la cabane des guides installée ici à cet effet.
Je monte sur la crête de la boutonnière titubant sous les rafales d’un vent d’ouest dominant. D’en haut on distingue bien le nouveau cratère Sud-Est et l’ancien qui font souvent l’actualité. La boutonnière sur laquelle je me trouve, orientée nord sud, est constituée de deux grands cratères. Le premier au sud, est de forme ovale long d’environ 265 m dans sa plus grande dimension, il comprend deux évents et porte le nom de Barbagallo en souvenir de Vincenzo Barbagallo chef des guides de Nicolosi qui a consacré sa vie à faire connaître les volcans.

Le cratère Barbagallo né en 2002 / 2003 (Photo : André Laurenti)
Le cratère Barbagallo né en 2002 / 2003 (alt. 2825 m)
(Photo : André Laurenti)

Le second, d’un diamètre d’environ 215 m et dans lequel on distingue trois bouches, a eu l’honneur de recevoir le nom en septembre 2011 d’ Haroun Tazieff. Je suis heureux de m’y trouver et savoure ce délicieux moment.

Le cratère Harun Tazieff (Photo : André Laurenti)
Le cratère nord de la boutonnière a été dénommé Haroun Tazieff en septembre 2011
(Photo : André Laurenti)
Une bombe projetée par le cratère Haroun Tazieff, en arrière plan les cônes Sud-Est ancien et nouveau à droite (Photo : André Laurenti)
Bombe projetée sur le bord du cratère Haroun Tazieff et en arrière plan les cônes Sud-Est : l’ancien et le nouveau à droite
(Photo : André Laurenti)

Sur le chemin du retour, je contourne la Montagnola par l’Est. Puis je longe la Valle del Bove, cette vaste dépression de 5 km de large environ, se prolonge jusqu’à la mer. En forme de fer à cheval, elle est délimitée au nord, à l’ouest et au sud par des parois rocheuses dressées comme des remparts et sert souvent de réceptacle aux coulées provenant des cratères sommitaux.

Valle del Bove dont l'origine serait un énorme glissement de flanc (Photo : André Laurenti)
Valle del Bove dont l’origine serait un énorme glissement de flanc
(Photo : André Laurenti)

Une longue descente dans les cendres me mène au dessus d’une autre boutonnière, celle formée en 2001 au dessus des « Silvestri Superiori » (alt. 2001 m).

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *