Erta Ale, le rendez-vous manqué

Du 23 février au 2 mars 2019, un groupe formé de treize personnes, dont six membres de L’Association Volcanique Européenne (L.A.V.E.) se sont rendus dans le Nord de l’Éthiopie. Cette aventure éthiopienne proposée par l’agence « Aventure et Volcans« , nous a conduit dans l’immense dépression du Danakil. Un lieu incontournable des passionnés de volcans, il nous a permis de rendre visite à l’Erta Ale (la montagne fumante).

Description de l’édifice

Ce bouclier actif d’une trentaine de kilomètres de diamètre à sa base et d’une dénivellation de 400 m, possède une caldeira elliptique allongée. Celle-ci, d’une superficie de 1,2 km2 et peu profonde, s’oriente selon un axe Nord-Nord-Ouest – Sud-Sud-Est. Elle abrite deux cratères en puits (pit cratere). Le premier au nord, mesure 335 m de diamètre et le second plus petit 140 m. Nous nous rendrons au bord de ce dernier.

Carte interactive des lieux réalisée par André Laurenti
(Source : Google map)

Cet édifice volcanique est particulièrement réputé pour la présence d’un lac de lave actif. Un phénomène rare de la planète, les lacs de lave se comptent sur les doigts des mains. Ils sont souvent éphémères, mais certains font un peu plus de résistance que d’autres.
L’Erta Ale n’est pas un solitaire, il fait partie d’une chaîne axiale orientée N-N-O – S-S-E. Elle a été construite par l’activité de fissures parallèles et se compose de six centres volcaniques principaux (1).

Camp de base avec en arrière plan le volcan bouclier Erta Ale « la montagne qui fume »
(Photo : André Laurenti)

Les préparatifs

Après avoir parcouru une piste extrêmement chaotique et pénible à travers les champs de lave, nous atteignons le point de départ pour l’Erta Ale. Chacun s’affaire à préparer les sacs en vu d’une ascension nocturne. Le matériel indispensable au sommet, sera transporté à dos de dromadaires.

L’ascension du volcan

C’est partie pour 9 km d’ascension facile, notre petite caravane se met en route vers 20h30. Tout commence par un passage sableux rendant la marche moins efficace. Heureusement, il ne sera pas trop long. Très vite, nous atteignons des coulées de lave anciennes améliorant le déplacement. L’ascension s’effectue à la frontale. Je balaye sans cesse le sol à la recherche du cheminement le moins élevé pour économiser mes efforts.
L’Erta Ale est un volcan plutôt bonhomme, d’une humeur chaude qui a tendance à se la couler douce. Il est capable de produire des rivières de lave fluide comme à Hawaii, mais depuis pas mal de temps, il excelle dans le lac de lave avec un regain d’activité à partir de 2015. Nous atteignons à plus de minuit, le sommet culminant à 613 m d’altitude. Les matelas sont aussitôt déposés dans des petits abris de pierre réunis au bord de la caldeira.

Sommet de l’Erta Ale
(Photo : André Laurenti)

Descente dans la caldeira

A présent, on se prépare à descendre dans la caldeira. La descente n’est pas bien longue, seulement une vingtaine de mètres de dénivellation. Un par un, nous posons nos pieds sur la plateforme qui fut envahi par les débordements du lac en 2016 et 2017. Progressivement nous nous approchons du puits abrupt et profond. Malheureusement, l’Erta Ale en a décidé autrement, le lac est aux abonnés absent. A la fin janvier 2017, une forte éruption fissurale a vidangé le réservoir de lave. Le lac est, d’après Michel notre guide, relativement réduit, il se situe à environ 100 mètres de profondeur. L’abondance de gaz et de vapeur, empêchent une bonne visibilité. Cette nuit, l’Erta en constante évolution, ne nous dévoilera pas ses plus beaux atouts. Tant pis pour ce rendez-vous manqué, il ne nous reste plus qu’à imaginer le magma bouillonnant au dessous.

Vapeur et gaz colorés révèlent la présence du lac de lave dans le cratère puits central
(Photo : André Laurenti)

Le volcan au petit matin

Après une courte nuit dans les abris de pierre, nous profitons du lever du jour pour contempler l’éclairage progressif de la caldeira.

En 2016 et 2017 les débordements du lac ont envahi la plateforme de la caldeira
(Photo : André Laurenti)

Peu après, nous redescendons au camp de départ. L’éclairage matinal, permet de découvrir à quoi ressemble ce volcan. Au loin et à l’ouest de l’Erta, au milieu des champs de lave pétrifiés, pointe un autre volcan bouclier. Il s’agit de l’Ale Bagu, appelé aussi Alebbagu ou encore Ummuna. Il culmine à 1031 m d’altitude et aucune éruption n’est connu de ce volcan.

Volcan bouclier Ale Bagu (alt. 1031 m)
(Photo : André Laurenti)

Certes, nous n’avons pas vu le lac, mais nous avons eu le privilège de fouler une future dorsale océanique à ciel ouvert en pleine formation. Voir comment s’opère la dérive des continents. Petit à petit un océan se mettra en place comme cela c’est passé à l’emplacement des Alpes, au jurassique supérieur, il y a 150 Ma.

Descente de l’Erta Ale
(Photo : André Laurenti)
En arrière plan des hornitos, il s’agit de cônes de lave solidifiée de faibles tailles
(Photo : André Laurenti)
Lave cordée ou « pahoehoe » caractéristique de ce type de volcan
(Photo : André Laurenti)

Historique

En raison de sa situation isolée et l’instabilité politique pendant plusieurs décennies, le volcan Erta Ale n’a été étudié qu’à partir des années soixante. Il a été découvert pour la première fois par les européens en 1841 et a été gravi en 1873.
En décembre 1967 Haroun Tazieff constate sur ce volcan une activité permanente. Il retournera en décembre 1971 où l’expédition atteindra le rivage du lac de lave. A cet occasion, de nombreux prélèvements seront effectués (2).

Source documentaire

1 – Chazot Gilles, Jolivel Jean-Yves : découverte géologique et culturelle de l’Ethiopie – année 2017
2 – Haroun Tazieff – « A l’écoute de la terre » inaf.fr

Islande : naissance d’un volcan

Il y a déjà trente huit-ans j’effectuai le tour d’Islande à vélo, je découvrais à la force des mollets une jeune terre dont le volcanisme est omniprésent donnant leurs teintes caractéristiques aux paysages. Je n’imaginais pas un seul instant revoir ce pays, surtout en cette période peu propice aux voyages, et pourtant !
C’est le faire-part de naissance d’un nouveau volcan qui m’incita à revenir fouler avec grand plaisir ces terres rudes balayées par les vents tempétueux, mais au contact si fort avec la nature.
Grâce à l’initiative de l’agence « 80 jours voyages », cela malgré les contraintes et les incertitudes de la situation sanitaire que l’on connaît, un petit groupe a fini par se constituer. Nous serons encadrés par le guide Sylvain Chermette responsable de l’agence et le célèbre volcanologue Jacques-Marie Bardintzeff comme conseiller scientifique et pédagogique. Ainsi du 12 au 19 juin 2021 nous sommes allés observer les caprices d’un nouveau-né, un tout jeune volcan islandais de trois mois grandissant à vue d’œil dans un secteur qui n’avait plus connu d’éruption depuis huit siècles.

Naissance du jeune volcan islandais âgé de trois mois
(Photo : André Laurenti)

1 – L’ISLANDE SUR UN ÉNORME CHAUDRON

L’Islande est une terre tourmentée, elle a pour originalité de se situer à l’aplomb à la fois de la dorsale médio-atlantique et d’un panache de point chaud. Un énorme chaudron sous-jacent sur lequel repose le deuxième plus grand glacier d’Europe. Le rift traverse la péninsule des Reykjanes qui nous intéresse, tandis qu’un segment décalé plus à l’Est traverse tout le pays avant d’être lui-même décalé au nord par la dorsale Kolbeinsey. Ce rift représente des zones d’instabilités majeures qui concentrent l’essentiel de l’activité sismique, principalement dans la péninsule des Reykjanes.
Depuis l’émersion de l’Islande qui s’est produit autour de 15 à 20 Ma, sa géométrie se transforme en permanence. Elle s’agrandit progressivement par le double jeu de la dorsale et du panache de point chaud. Ainsi dorsale et panache restent étroitement couplés.
Depuis 10 000 ans plus de 200 volcans nouveaux se sont formés. Sur la période historique, c’est-à-dire vers 930 à l’arrivée des vikings, une trentaine de structures volcaniques ont été actifs à terre et une dizaine en mer. Sur cette même période près de 130 éruptions ont été répertoriées (1).

Répartition des volcans actifs le long du rift islandais
(Source : Découverte géologique de l’Islande – Hervé BERTRAND Laboratoire de géologie de Lyon UMR – CNRS 5276 – Ecole Normale Supérieure et Université de LyonAnnée 2018)

2 – BREF RAPPEL DE L’ACTIVITÉ

Tout a commencé par des essaims sismiques précurseurs qui ont débuté le 21 janvier 2020 au nord-est du village portuaire de Grindavik sur la péninsule des Reykjanes. Une inflation a été détectée à l’ouest du mont Thorbjorn. Cette crise a dans un premier temps orienté les chercheurs vers une origine tectonique (2). Puis d’autres essaims ont eu lieu le 19 mars et le 19 juillet à Fagradalsfjall. Trois mois plus tard, le 20 octobre 2020, un séisme de magnitude 5.5 est ressenti jusque dans la capitale; il marque le début d’une nouvelle crise sismique importante. Cette activité se concentre autour du volcan Keilir et l’hypothèse d’une éruption dans ce secteur se précise (2).

A droite le cône actif, au fond la boutonnière formée au début de l’éruption
et le pointu tout au fond c’est le volcan Keilir
(Photo : André Laurenti)


Enfin, le vendredi 19 mars 2021 au soir, une fracture de 200 mètres de long s’est ouverte dans la vallée de Geldingadalir au pied du plateau de Fagradalsfjall, laissant s’échapper de la lave basaltique très fluide. Ainsi vient de s’ouvrir un nouveau cycle volcanique dont on ignore sa durée. Mais, l’histoire ne s’arrêtant pas là, deux semaines plus tard, le 5 avril, une nouvelle fissure d’une longueur similaire à la précédente s’ouvre à environ un kilomètre de cette première fissure. Puis encore dans la nuit du 6 au 7 avril à minuit, une troisième fissure de 150 mètres de longueur s’ouvre entre les deux premières. Il y aura au total cinq fractures et sept cônes dont le numéro 5 correspondant à la cinquième ouverture, sera le dominant et restera pour l’instant le seul actif. Durant le mois de mai, les manifestations seront marquées par de puissantes coulées, jalonnées par des fontaines de lave spectaculaires dont les plus hautes, estimée de 200 à 300 mètres, ont été visibles depuis la capitale Reykjavik (3).
Le 19 avril, les dernières mesures du débit de lave montraient une hausse de l’activité avec en moyenne 8 m³/s pour 5,6 m³/s les trente premier jours d’éruption. Cette lave a recouvert 0,89 km² et les différents cratères ont éjecté 14,4 millions de m³. Du 18 mai au 2 juin, le débit est passé à 12,4 m³/s selon l’Icelandic Meteorological Office (2).

Carte des itinéraires effectués par le groupe du 13 au 16 juin 2021
en bleu surface recouverte par la lave
(Fond de carte repris par André Laurenti)

3 – LES INSTALLATIONS HUMAINES PROCHES

Le domaine volcanique est inhabité mais, les installations humaines les plus proches sont à peu de distance comme :
– le village portuaire de Grindavik (3 300 hab.), situé à 10 km au sud-ouest
– Blue Lagoon et la centrale hydrothermale situés à environ 8 km à l’ouest
– Ville de Vogar 11 km au nord-ouest du volcan ( 1 161 hab.)
– l’aéroport de Keflavik à 20 km au nord-ouest
– et le centre de Reykjavik (la capitale), distant de 32 km au nord-est.
La route n°427 qui passe entre l’océan et la coulée de la vallée Nátthagi pourrait être menacée, la lave n’étant plus qu’à 1,5 km.

Blue Lagoon avec en arrière plan la centrale géothermique et le panache du volcan
(Photo : André Laurenti)

4 – Dimanche 13 juin – EN ROUTE POUR LE FRONT

La météo de cette journée dominicale étant très défavorable, nous envisageons alors de visiter la capitale. La température reste fraîche entre 6 et 7°, tandis qu’un crachin mouille épisodiquement nos tenues hivernales.
J’ai hâte de voir le nouveau né, la naissance d’un volcan est un phénomène qui se produit quelque fois par siècle. Au XXe siècle on retiendra le Paricutin (Mexique) en 1943 – Le Capelinhos (Portugal Açores) 1957 – Surtsey (Islande) en 1963 – Le Teneguia (Canaries La Palma) 1971 – L’Eldfell (Islande) en 1973 et pour le siècle actuel le nouveau volcan de Mayotte découvert en 2019 mais qui reste dans les profondeurs de l’océan et donc non visible.
En rentrant déjeuner, Sylvain nous informe une amélioration dans l’après-midi. Changement de programme, aussi vers 19 h nous partons pour nous rendre sur le front de la coulée dans l’étroite vallée de Nátthagi.

La coulée de lave a coupé le chemin n°2, elle descend dans la vallée Nátthagi
(Photo : André Laurenti)
Le chemin A où se trouve les personnages a été interrompu par la coulée le 13 juin
(Photo : André Laurenti)
Les personnages donnent une échelle devant cette masse lavique
(Photo : André Laurenti)

Le 22 et le 23 mai les barrages édifiés en amont tout en haut du flanc nord-ouest de la vallée ont cédés. La lave s’est alors précipitée dans Nátthagi. Au fond de la vallée sur le flanc latéral et au nord-est elle est descendue dans la vallée. Nátthagi est alors devenu en quelque sorte un réceptacle des coulées, continuant à se remplir inexorablement.

Progressivement la vallée Nátthagi se remplit
(Photo : André Laurenti)

En amont, le spectacle est captivant, des flots de lave d’une grande fluidité descendent pleine pente vers Nátthagi. Nous longeons la coulée très photogénique jusqu’à la coupure du chemin A survenu le 13 juin. Nous montons encore plus haut, à un point où nous apercevons au loin le cône actif. Il est tard mais en cette période de l’année le jour est sans fin en Islande, on ne se dit pas bonne nuit ! et face à un tel spectacle on oubli aisément de regarder sa montre. J’avais déjà vu des coulées similaires à Hawaii mais pas aussi importantes que celles-ci. Je suis émerveillé, heureux de vivre ce moment unique.

En amont de la vallée de Nátthagi le spectacle est captivant
(Photo : André Laurenti
)
La lave est très fluide et dévale rapidement les pentes du relief
(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)

4 a – Des effluves de pissalat sur la volcan

Nous nous accordons un moment de détente en faisant une pose pique-nique. Nous nous installons proche de la coulée qui étire à n’en plus finir son écharpe orange de déesse islandaise. Un lieu merveilleusement choisi et une occasion unique pour savourer une pissaladière faite maison.
J’ai eu juste le temps avant de quitter l’appartement, de préparer ce met très apprécié des « nissarts ». Sylvain s’est chargé de trouver oignons et farine. J’ai complété les ingrédients avec des olives d’un cailletier de la Trinité (Alpes-Maritimes), du pissalat de Cros de Cagnes et d’une boite d’anchois amenés sous vide en avion. Soigneusement bien enveloppé, j’ai transporté le plat dans mon sac à dos pour le réchauffer sur les coulées. Cet instant fut sublimé par un décor de mille feux qu’aucun restaurant au monde ne peut offrir.

Des effluves de pissalat sur le volcan islandais
(Photo : Colette Romieu)


Il est une heure trente du matin, nous nous dirigeons vers le véhicule avant que le sommeil nous gagne.
Nous aurons parcouru pour ce premier contact avec ce domaine volcanique, 6,5 km et effectué 250 m de dénivellation.

5 – Lundi 14 juin – OBSERVATIONS DEPUIS L’EST

Nous prenons le même chemin de la veille mais cette fois en arrivant sur le front de coulée de la vallée de Nátthagi, nous prenons à droite et montons sur la crête à l’Est du site. Nous atteignons le mont Langihryggur à 296 m d’altitude, là où se trouve l’une des webcams. Puis nous poursuivons la crête pour atteindre le point culminant de l’éperon, le Storihrutur à 357 m d’altitude.

Tout au fond à droite, on devine la capitale Reykjavik
(Photo : André Laurenti)
Le petit volcan tout fumant en arrière plan et ses flots de lave figée en surface
(Photo : André Laurenti)
La lave a largement recouvert le petit col qui menait au belvédère
(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)

De ce point élevé, nous apercevons les gerbes de lave projetées par le cône n° 5 qui dépassent à peine les parois élevés de l’appareil. On a également une vue d’ensemble des coulées, notamment celles qui ont encerclé la colline belvédère ou l’on avait une vue proche de la partie égueulée du cône. Devenu inaccessible, un ballet d’hélicoptères dépose au sommet des touristes.

(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)
Le volcanologue Jacques-Marie Bardintzeff et André Laurenti


Sylvain en profite pour faire voler son drone et l’envoyer en direction du cône actif. Il reste cependant prudent car des perturbations thermiques et magnétiques désorientent quelques fois les appareils perdant ainsi la localisation GPS. Finalement se sont les rafales de vent qui empêcheront le drone d’atteindre l’objectif. Les images obtenues sont malgré tout de qualité.

Sylvain Chermette notre guide envoi le drone vers le cône actif
(Photo : André Laurenti)

Au retour nous prenons un sentier sur le flanc ouest du Langihryggur, longeant les coulées jusqu’à la vallée de Nátthagi. Tout le long je contemple la plasticité des laves « Pahoehoe » avec tantôt des amoncellements de boudins, de tripes, de drapés ou encore des amas de cordes plissées de teinte argentée. Je ne peux pas résister et cherche à saisir la moindre forme originale, la meilleure composition de l’artiste.

Lave cordée et drapée
(Photo : André Laurenti)
Lave en boudin ou en tripe
(Photo : André Laurenti)


Sylvain fait une nouvelle tentative avec son drone qu’il envoi cette fois explorer les coulées. L’appareil remonte assez loin sur le plateau et saisit des séquences impressionnantes.

Les coulées se poursuivent le drone de Sylvain a pu les remonter jusqu’au plateau
(Photo : André Laurenti)


Aujourd’hui nous avons parcouru plus de 7 km et effectué 485 m de dénivellation.
Les accès qui étaient faciles au début de l’éruption sont devenus plus ardus en raison des coulées qui ont encerclé les belvédères les plus proches. Mais les Islandais n’ont pas dit leur dernier mot, ils travaillent sur un nouvel accès pour remplacer le B rendu difficile et le A recouvert en partie par la lave.

6 – Mardi 15 juin – DES LAVES A LA ROLLING STONE

Retour sur le front de coulées dans la vallée de Nátthagi. Ce matin, les flots de lave de la veille qui dévalaient la pente ont disparu. Celle-ci s’écoule à présent en tunnel, ce que confirme une sortie importante en pied de pente. Dans la plaine de Nátthagi la lave en expansion s’est considérablement étalée, gonflant au niveau du front comme la pâte d’un gâteau. Dans sa lente progression elle dévore et enflamme les mousses épaisses situées sur son passage. Entre les vents qui ramènent les gaz du volcan et surtout la fumée des petits incendies l’air devient parfois saturé et invite au port du masque (à gaz).

Le front de lave progresse dans la vallée de Nátthagi
(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)

6a – « 80 jours voyages », un groupe exemplaire

Deux étudiantes islandaises, missionnées par l’office de tourisme pour réaliser un reportage sur la sécurité, nous abordent. Elles souhaitent faire une photo de tous, équipés de masques, comme groupe exemplaire. La sécurité est présente et fait reculer les gens des zones enfumées si nécessaire.

Jacques-Marie Bardintzeff avec les deux étudiantes islandaises
(Photo : André Laurenti)


Sur les bords la coulée gagne inexorablement du terrain. Elle progresse de manière différente, parfois des plaques refroidies se fissurent puis basculent, libérant soudainement un flot de lave. Autrement, elle forme de petites boules rougeoyantes qui gonflent et s’écoulent en forme de langue digne du célèbre emblème des Rolling Stone, ou bien avance en forme de doigt à la E.T, un spectacle dont on ne se lasse pas et que chacun mitraille.

Parfois des langues de lave s’échappent des bords
(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)


Jacques-Marie Bardintzeff nous explique que le type de lave de cette éruption est un mélange d’OIB (Ocean Island Basalts) issus d’un volcanisme de point chaud et de MORB ( Mid-Ocean Ridge Basalts) liés aux zones d’accrétion sur dorsale. Celle-ci caractérise l’écartement entre les plaques nord-américaine et eurasienne. Ce magma issu de grande profondeur laisse supposer que l’éruption risque de durer.

La lave embrase les mousses épaisses qui enfument la vallée
(Photo : André Laurenti)

7 – Mercredi 16 juin – LE CHEMIN CORDE

En raison des vents qui poussent les gaz vers l’Est, nous décidons d’emprunter le chemin B le plus à l’ouest du domaine volcanique. Le sentier contourne le Borgarfjall, puis traverse la petite plaine de Natthagakriki pour ensuite grimper sur le plateau de Fagradalsfjall (Belle montagne de la vallée). La pente étant sévère, une corde a été mise en place dans la partie supérieure pour faciliter l’ascension car un passage a été rendu glissant sur un sol carrément lissé par les nombreux passages.

Le chemin B et son passage délicat équipé d’une corde
(Photo : André Laurenti)

Une fois sur le plateau, on se dirige vers l’Est en affrontant le vent. Tandis que je suis la petite équipe, je me perds alors dans mes pensées me revoyant sur ma monture en train de lutter contre les vents tempétueux et pensant à la tente qui fut mon unique espace de confort, une valeur sûre qui m’abrita tout un mois du vent et de la pluie.
Plus loin, le bord du plateau de Fagradalsfjall domine la vallée de Geldingadalir inondée de lave sombre dans laquelle se sont édifiés en enfilade les cônes volcaniques.

La face ouest du cône actif et la vallée de Geldingadalir inondée de lave, en arrière plan le Storihrutur le sommet ou nous étions lundi 14 juin
(Photo : André Laurenti)


Aujourd’hui, on ne verra pas de coulée active, ni de fontaine de lave mais on entendra le brassage continu du magma comme de puissants clapotis. Depuis le cône dominant du dioxyde de soufre s’élève au-dessus du cratère. La majorité de la lave s’écoule ce jour de la base de celui-ci par des tunnels de lave.

La vallée de Geldingadalir
(Photo : André Laurent
i)


Le panorama est intéressant car on distingue tout au loin la pointe du volcan Keilir, le présumé suspect avant le verdict du 19 mars. L’alignement des cônes formant une boutonnière est parfaitement visible et je reste admiratif car c’est toujours émouvant d’avoir devant ses yeux tout un relief plus jeune que soi-même, mes respects Dame Nature !
Partout où nous nous trouvons le sol est jonché de téphras, des mousses ont été brûlées à environ 8 à 900 m de distance du point d’émission. Ces éjectas anguleux de type lapilli très légers et fragiles ont un aspect ponceux à l’intérieur et sont vitrifiés à l’extérieur, dû sans doute par le refroidissement rapide lors de leur trajectoire une fois expulsés du cratère. Grâce à leur brillance, on les repère facilement dans les zones éloignées où ils sont plus éparpillés. Pour les éléments composés de deux parties, on distingue une teinte uniforme kaki pour l’enveloppe extérieure vitrifié et noir pour la partie interne ponceuse.
On vérifiera le soir à l’appartement, Sylvain laissant tomber un échantillon dans un verre d’eau. Celui-là flottant, Jacques-Marie conclut qu’il s’agit de ponces basaltiques.

Échantillons de ponces basaltiques
(Photo : André Laurenti)


Le retour sera plus aisé, le vent ayant enfin la bonne idée de nous pousser. Dans la petite plaine de Natthagakriki, d’héroïques petites fleurs roses jalonnent le sentier, comme par exemple la Silène Acaule. Sa forme en coussinet n’est pas pour imiter les cônes volcaniques du coin mais plutôt pour se protéger du froid. Cela lui permet de conserver chaleur et eau et de réduire la prise aux vents. Quand les conditions sont réunies, la face exposée au sud fleurit en premier. Elle peut faire office de « rose des vents » aux randonneurs égarés qui sait observer.

Le dôme fleuri de la Silène Acaule
(Photo : André Laurent
i)


Aujourd’hui, nous aurons parcouru 12 km avec une dénivellation de 280 m.

8 – Jeudi 17 juin – LE SHOW DE L’ARTISTE

Nous retournons dans la vallée de Nátthagi. La coulée a recouvert les endroits où nous avions marché les jours précédents. Une partie du groupe monte sur le sommet du Langihryggur pour faire un point sur la situation. Je reste sur le front de coulées en compagnie d’Isabelle et de Jacques-Marie Bardintzeff.

(Photo : André Laurenti)
Formation d’une petite lave cordée
(Photo : André Laurenti)
La lave enflamme les mousses et la maigre végétation
(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)
Le jeunot manque encore d’expérience et ne sait où aller, à droit ? à gauche ?
(Photo : André Laurenti)
Suprême de lave sur lit de cordées
(Photo : André Laurenti)


C’est incroyable de voir comment ce volcan attire les foules; de partout on vient voir l’artiste faire son « show » sur la plus grande scène au monde. Ce jeudi 17 juin, c’est la fête nationale en Islande de nombreux visiteurs portent un petit drapeau islandais. La France devait prendre exemple car ici tout est mis en œuvre pour faciliter l’accès au volcan. Des parkings ont été aménagés et sur l’un a été installé un container pour servir boissons et sandwichs. Les sentiers sont constamment redessinés en fonction de l’évolution de la lave. Des visiteurs viennent en VTT, d’autres en famille et j’ai même vu sur le chemin un peu chaotique qui mène du parking au premier front de coulée, une maman poussant un landau avec son enfant endormi.

Jacques-Marie Bardintzeff brandit le drapeau islandais,
le bleu symbolise l’océan, le blanc la glace et le rouge les volcans
(Photo : André Laurenti)

9 – LES VOLCANS FÉDÈRENT

Les volcans suscitent beaucoup d’intérêts parmi les communautés de volcanologues et de volcanophiles comme le témoignent les nombreuses rencontres effectuées pendant ces cinq jours de randonnée. Ainsi, les volcans fédèrent tout un monde de passionnés des magies de la terre, une occasion de se retrouver parfois après quelques années.
Ce fut le cas par exemple de croiser Arnaud Guérin photographe professionnel, auteur et scientifique. Nous avons également retrouvé des membres de la Société de Volcanologie de Genève (Suisse) avec son président d’honneur Pierre Vetsch. Quelques heureux moments passés aussi avec Élisabeth et Luc de l’association Vulcain des amis du Luberon de longue date.
La plupart de notre groupe fait parti de L’Association Volcanologique Européenne (L.A.V.E), nous avons croisé Pascal Blondé de cette même association, on s’était retrouvé en décembre 2014 sur l’éruption du Fogo au Cap Vert

Rencontre à droite avec Arnaud Guérin photographe professionnel, auteur et scientifique
Jacques-Marie Bardintzeff et Colette Romieu de notre groupe
(Photo : André Laurenti)
Pierre Vetsch président d’honneur de la Société Volcanologiue de Genève (S.V.G.)
et à droite le volcanologue Jacques-Marie Bardintzeff
(Photo : André Laurenti)
Mes amies Élisabeth et Luc de l’association Vulcain en compagnie de Jacques-Marie Bardintzeff
(Photo : André Laurenti)

10 – Vendredi 18 juin – LES RETROUVAILLES

Pour cette dernière journée en Islande, la météo est défavorable nous n’irons pas sur le volcan.
Que cela ne tienne, un autre point fort de ce voyage se dessine, les retrouvailles d’une lointaine connaissance. Celle de Reynir Olafsson. Sur Facebook il postera le message suivant : « J’ai retrouvé une carte postale de juillet 1983 d’un touriste français qui voyageait en Islande à vélo. Il est venu à la maison de campagne tout mouillé et frigorifié, nous lui avons donné à manger et servi un café chaud.
En début d’année 2021 je l’ai retrouvé par hasard sur Facebook… quelques semaines plus tard, il m’a dit qu’il venait en Islande pour voir l’éruption volcanique ».
Trente-huit ans plus tard nous nous retrouvons dans un bar de Reykjavik. Il avait apporté la carte postale du Haut de Cagnes que je lui avais envoyée. A présent, Reynir a 57 ans et il travaille dans une banque de Reykjavik. Il randonne souvent en Islande avec une association et a des projets ambitieux notamment celui de venir en France l’année prochaine faire le Mont-Blanc, puis plus tard, le Kilimanjaro et le camp de base de l’Everest.

Reynir Olafsson et André Laurenti retrouvés 38 ans après
(Photo : Sylvain Chermette)


En soirée, nous ne ferons pas l’impasse sur un passage à la piscine de Reykjavik. Plusieurs bassins à différentes températures permettent de se délasser. Nous choisissons pour commencer un bassin à 38°, puis tentons celui à 42°, où là nous semblons cuire comme une écrevisse, et nous retournons à 38°. Au passage, on évitera celui de 6 à 7°, la température égale à celle de Reykjavik.

11 – Samedi 19 juin : LE RETOUR

Le voyage prend fin et avons un peu le cœur gros de nous séparer après avoir vécu de tels moments intenses. A l’aéroport de Roissy le groupe éclate, chacun repartant en direction de son domicile la tête encore pleine d’images et l’espoir d’une prochaine destination tout aussi attrayante ou bien pour le baptême du nouveau-né !

Remerciements :

– A Sylvain Chermette qui fut notre guide et pour ses connaissances sur le pays
– A Jacques-Marie Bardintzeff pour la partie scientifique et pédagogique de ce voyage
– Merci à tout le groupe très sympathique que j’ai beaucoup apprécié
– Merci à Reynir Olafsson pour ces retrouvailles qui furent aussi un point fort de ce voyage

Sources documentaires :

1Découverte géologique de l’Islande – Hervé BERTRAND Laboratoire de géologie de Lyon UMR – CNRS 5276 – Ecole Normale Supérieure et Université de LyonAnnée 2018)

2 – Site islandais : l’Icelandic Meteorological Office.

3 – L’éruption de Fagradalsfjall en direct du site islandais