L’Etna : les cendriers du cratère Sud-Est

Les cendriers de l’Etna – mars 1999

Il est 22 h 30, la sonnerie du téléphone retentit, « Luc à l’appareil, je viens d’avoir Pippo au téléphone, il y a une superbe coulée sur l’Etna, tu vois ce que je veux dire ? »
Le temps de prévenir le bureau et de boucler le sac à dos, deux jours après nous nous trouvons Luc en moi sur le tarmac de l’aéroport de Marseille Marignane. A 18h30 nous décollons pour Catane via Milan. Il est 23 h 30 nous voilà en phase d’atterrissage. A travers le hublot, malgré l’absence de repère, nous cherchons la coulée, mais en vain, elle est peut-être à droite de l’appareil. Soudain Luc s’agite « elle est là regarde » superbe, elle semble bien fournie et sa présence s’avère quelque part rassurante, car déjà nous savons que nous ne sommes pas venus pour rien. Fidèle à sa tradition l’Etna réserve toujours à ceux qui vont le fréquenter des souvenirs impérissables.
Dans le hall de l’aéroport Pippo et Jacques, tous deux délégués de l’Association Volcanologique Européenne, sont venus nous accueillir et nous conduire vers un hôtel d’Acireale, une petite ville proche de Catane.

Une météo compromettante

Dimanche 7 mars, pas une minute à perdre, nous prenons la direction de celui qu’on nomme également Mongibello « la montagne des montagnes ». Nous empruntons une succession de ruelles et de nombreux raccourcis que seul Pippo à le secret. Le véhicule s’immobilise enfin devant l’hôtel Corsaro à 2000m d’altitude, à proximité de la station de ski située sur le flanc sud de l’Etna. A l’extérieur le vent est glacial et déjà les nuages s’amoncellent. Au départ du télécabine, un petit écran renseigne sur le temps à l’arrivée. Le brouillard épais enveloppe tout le haut de la station, c’est la galère. A cette petite déception s’en ajoute peu après une seconde ; l’absence de visibilité et les rafales violentes de vent entraînent aussitôt la fermeture des remontés. Nous voilà donc bloqués à la station, les conditions météorologiques sont beaucoup trop mauvaises, nous décidons de renoncer.

Le cratère Silvestri inférieur à hauteur de la station de Sapienza. (Photo : André Laurenti)
Le cratère Silvestri inférieur à hauteur de la station de Sapienza.
(Photo : André Laurenti)

Nous consacrons alors la journée a l’exploration d’un tunnel de lave situé un peu plus bas, en bordure de route, sur d’anciennes coulées datant de 1792. Equipés chacun de frontales, nous remontons cette galerie sur une bonne centaine de mètres. A l’intérieur, suspendues à la voûte, d’adorables petites chauves-souris, toute ruisselantes de gouttelettes d’humidité, sont engourdies par la fraîcheur.

Les chauves souris de l'Etna. (Photo : André Laurenti)
Les chauves-souris de l’Etna.
(Photo : André Laurenti)

Au cours de l’après midi, nous nous rendons au Monte Pomiciaro puis dans la continuité, au Monte Zoccolaro pour observer de loin la coulée. De ce formidable belvédère on domine l’impressionnant Val del Bove qui sert en quelque sorte de réceptacle à de nombreuses coulées. Depuis hier soir, le débit de lave s’est considérablement réduit. Elle s’écoule en deux bras bien distincts à quelques centaines de mètres au dessus des Monti Centinari.
La chance n’est décidément pas au rendez-vous, peu de temps après, le brouillard enveloppe très rapidement tout le site, l’observation de nuit est compromise. Cette coulée devient l’attraction d’un nombreux public. Le Monte Zocolaro est pris d’assaut et n’aura pas suffisamment de place pour contenir cet afflux massif de curieux qui n’hésitent pas à se déplacer en famille. Et puis en Sicile, on ne perd surtout pas une occasion pour faire des affaires. C’est le cas de ce marchand de lampes électriques qui s’est installé juste au départ du chemin pour subvenir au besoin des étourdis.

De la glace au feu

Lundi 8 mars, si l’Etna, en ce début du mois de Mars, est encore couvert de neige, ce n’est pour nous qu’un attrait supplémentaire et un surcroît de matériel. Il s’agira pour ma part d’un événement exceptionnel, c’est en fait ma première coulée, alors Pippo propose pour marquer ce baptême du feu, d’apporter le nécessaire pour confectionner des cendriers de lave. J’accepte volontiers et ne refuse en aucun cas cet excédent de poids, même s’il me faudra rentrer complètement sur les rotules. Cette envie incommensurable de se retrouver face à face avec cette montagne magique, de vivre en direct l’un de ses enfantements ardents dont elle a le secret, servira j’en suis convaincu, de dopant efficace. Luc aussi était en manque, il avait un besoin inéluctable de fouler ce sol rugueux et sombre, de sentir ces odeurs si caractéristiques des volcans, de revoir ces paysages que la nature façonne continuellement. A l’appel de Pippo, Luc a craqué, il n’a pas hésité une seconde.
Nous abandonnons la voiture sur le vaste parking de la station de ski, à proximité du refuge Sapienza. Malgré à nouveau une météo annoncée défavorable pour la journée, le temps est pourtant clair et Pippo demeure très confiant. Seul Catane tout en bas est recouvert par un épais manteau nuageux.
Depuis la Montagnola (2 644 m) Pippo ouvre la marche d’un pas alerte, il est enfin dans son élément. L’Etna c’est en quelque sorte son jardin, il le respecte et je suis même persuadé qu’ils se font de temps à autre des confidences. Faut dire qu’ils se sont vue grandir tous les deux. En effet, dès son tout jeune âge, son père l’amenait parcourir les flancs de cette montagne qui n’en fini pas de se transformer. Pourquoi partir ailleurs, alors qu’ici, presque chaque année se façonne un paysage nouveau. Petit à petit la fascination l’emporta et aujourd’hui Pippo en a fait une véritable passion. A l’aide d’une lunette d’astronomie, depuis la terrasse de son appartement d’Acireale, il observe quotidiennement les moindres soubresauts de son complice. Le talent de photographe lui a également permis d’immortaliser une part d’histoire de ce géant d’Europe. Mais aujourd’hui tous ses amis posent la sempiternelle question : que deviendrait Pippo sans l’Etna ?

Le cône du Frumento Supino. (Photo : André Laurenti)
Le cône du Frumento Supino.
(Photo : André Laurenti)

Nous montons à un rythme régulier, le visage cinglé par des rafales de vent glacial. La neige crisse sous nos pas et s’accroche au moindre caillou qu’elle décore d’une dentelle joliment découpée et profilée par le vent d’ouest dominant. Derrière nous, en contrebas, elle souligne ou enveloppe d’un léger voile, quelques cônes adventifs qui constellent principalement les flancs sud et ouest du volcan. On en dénombre pas moins de 270.

Jacques avec son régime draconien qu’il s’est imposé en vue de partir sur les volcans indonésiens, semble facile. Le sacrifice commence à porter ses fruits et lui redonne force et motivation.

Nous atteignons enfin la Torre del Filosofo, la coulée n’est plus qu’à dix minutes de marche. C’est précisément là que le philosophe Empédocle natif d’Agrigente vers l’an 490 avant J.C., fit construire un observatoire. Il se retira en ces lieux pour mieux étudier l’Etna. Finalement, il se jeta dans le cratère du volcan, qui rejeta, dira t-on une de ses sandales.
Pippo appelle sa femme Magui par radio, pour lui communiquer notre position. Avec Monique l’épouse de Jacques, elles viennent tout juste de rentrer du marché et s’apprêtent à nous concocter un repas d’enfer pour le retour. Cela verse un peu du baume dans le coeur de chacun.
l’itinéraire devient dès à présent plus plat. Nous voici au pied du dernier né des quatre cratères sommitaux de l’Etna. Il s’est édifié en 1971 à la limite du « Piano del Lago ».
L’éruption d’octobre 1998 à février 1999 en a dressé un imposant cône de deux cent mètres environ de hauteur. Lors d’une visite le 8 mars 1999, le cône s’était auparavant fracturé, laissant s’échapper des volutes de vapeur et de gaz ainsi qu’un flot de lave à sa base. Cette nouvelle activité avait ainsi complètement stoppé l’éruption.

Le cratère Sud-Est fracturé sur son flanc sud. (Photo : André Laurenti)
Le cratère Sud-Est fracturé sur son flanc sud.
(Photo : André Laurenti)

Finalement nous arrivons sur les bords de ce chaos tant convoité. Avec prudence nous nous engageons sur ces laves certes refroidies mais âgées seulement de quelques semaines pour certaines et de quelques jours pour d’autres. La neige en a couvert d’ailleurs les bords fondant en dessous, minée par la chaleur des roches. Elle forme cependant des ponts fragiles qui s’effondrent sous notre poids et nous nous empêtrons dans des trous parfois profonds et irréguliers. Mais qu’importe nous arrivons sur trois magnifiques soupiraux au parois toute jaunies de soufre et surplombant le feu de la terre. Le flux lavique s’écoule silencieusement à l’intérieur d’une galerie. Le brassage de ce torrent de feu, fait sortir des gaz acides et une chaleur rayonnante si importante que la voûte du tunnel fond en stalactites de lave. Je contemple cette stupéfiante démonstration d’énergie que m’offre la terre. Jacques jongle avec la caméra et l’appareil photos, il tente de figer ces moments intenses.

Fenêtre au dessus d'un tunnel de lave. (Photo : André Laurenti)
Fenêtre au dessus d’un tunnel de lave.
(Photo : André Laurenti)

Nous avons la sensation de déambuler sur la carapace épaisse et sombre d’un pachyderme imaginaire. Un peu plus bas, la lave sort de son tunnel. A la sortie, elle étale son tapis ardent épais et lisse. Quelques mètres plus loin, elle prend déjà un aspect plus visqueux et métallisé en surface. Elle perd aussitôt de la vitesse, puis se contorsionne pour former au milieu du chenal, une succession de bourrelets cordés, tandis que sur les bords l’écume se dépose et forme des grattons constitués de petits blocs irréguliers dont les arêtes deviendront coupantes une fois refroidies.
Quel spectacle saisissant, à notre grande joie nous observons cette fusion atteignant des températures avoisinant les 1050°.
Pippo et moi sortons des sacs le matériel pour réaliser les cendriers. Puis nous nous incarnons tous les quatre durant quelques heures, dans la peau de Lucifer.

Prélèvement de lave au pied du cratère Sud-Est. (Photo : André Laurenti)
Prélèvement de lave au pied du cratère Sud-Est.
(Photo : Luc Thomas)
Pippo a plus l'habitude que moi, sans trop de protection, il saisit la lave rapidement. (Photo : André Laurenti)
Pippo a plus l’habitude que moi, sans trop de protection, il saisit la lave rapidement.
(Photo : André Laurenti)
D'un geste rapide la longue fourche est plongée dans la lave pour en saisir une boule. (Photo : André Laurenti)
D’un geste rapide la longue fourche est plongée dans la lave pour en saisir une boule.
(Photo : André Laurenti)
La boule en fusion est aussitôt déposée dans un moule en fonte (Photo : André Laurenti)
La boule en fusion est aussitôt déposée dans un moule en fonte
(Photo : André Laurenti)
Puis à l'aide d'une pince et d'une bonne paire de gants, la matière est ensuite travaillée pour obtenir la forme souhaitée. (Photo : André Laurenti)
Puis à l’aide d’une pince et d’une bonne paire de gants, la matière est ensuite travaillée pour obtenir la forme souhaitée.
(Photo : André Laurenti)

 

Peu après la sortie, des laves cordées commencent à se former. (Photo : André Laurenti)
Peu après la sortie, des laves cordées commencent à se former.
(Photo : André Laurenti)

D’un geste rapide nous plongeons à tour de rôle une longue fourche dans la lave pour saisir un échantillon. Toute rougeoyante nous déposons la boule en fusion dans un moule, puis à l’aide d’une grosse pince et une bonne paire de gants, Pippo la travaille jusqu’à lui donner la forme souhaitée.
Quel délicieux privilège que de pouvoir saisir cette roche à peine sortie des entrailles de la terre. L’âge des couches géologiques s’évaluent presque toujours en million d’années et là, nous manipulons de la roche d’âge zéro, plus jeune que soit, c’est vraiment formidable.
Au dessus de nos têtes, la partie supérieure de la fracture qui déchire le cône Sud-Est, laisse s’échapper des volutes de vapeur et de gaz. L’Etna contemple avec fierté son œuvre spectaculaire qui fascine les hommes depuis la mythologie antique.

Formation de lave cordée. (Photo : André Laurenti)
Formation de lave cordée.
(Photo : André Laurenti)

Tout comme moi, ce soir Pippo semble heureux, je saisie dans son regard une satisfaction non dissimulée. Le baptême a été oh combien réussi, d’ailleurs il se propose de devenir mon parrain et comme il me le fait remarquer, c’est tout à fait normal pour un sicilien…
La nuit commence à tomber, il est 18h30, nous quittons à regret ce lieu si magique et si captivant. Tout en bas, en guise de bouquet final, la constellation des lumières de Catane semble le refléter les étoiles de la voûte céleste.

Sur le chemin du retour une étoile filante traverse soudain le ciel et m’invite aussitôt à formuler un vœu. Sans hésiter une seconde, le souhait se porte sur le fascinant spectacle qu’offre les fontaines de lave et que seuls quelques volcans possèdent la recette, elles marqueront j’espère le prochain rendez-vous avec le feu de la terre.

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