Éthiopie : l’incroyable Danakil

Du 23 février au 2 mars 2019, un groupe formé de treize personnes, dont six membres de L’Association Volcanique Européenne (L.A.V.E.) se sont rendus dans le Nord de l’Éthiopie. Cette aventure éthiopienne proposée par l’agence « Aventure et Volcans« , nous a conduit dans l’immense dépression du Danakil. Un lieu incontournable des passionnés de volcans, il permet d’observer le site hydrothermal unique de Dallol. Ce prolongement du rift africain, représente une des zones les plus chaudes et les plus inhospitalières de la planète. Les températures peuvent dépasser les 50°.
Un milieu par conséquent multi extrême, un fabricant d’émotion, une coquetterie de la nature, dont il faut rester à la limite du raisonnable.

Carte physique de l’Éthiopie
(Source : Universalis.fr)

Le triangle de l’Afar

La dépression du Danakil, dont la surface est à 120 m d’altitude en dessous le niveau de la mer, – 48 m au sommet de Dallol, est située dans la vaste plaine de sel, au Nord-Est de l’Éthiopie (1).
La rotation du bloc Danakil a ouvert progressivement une dépression de forme triangulaire dite de l’Afar, de 150 000 km2. Elle est marquée en son milieu par la chaîne axiale de l’Erta Ale, longue d’environ 500 km (1).
La partie la plus étroite de ce triangle se situe au nord-ouest de la dépression en Érythrée et la plus large au sud-ouest, au droit du territoire de Djibouti.
Ce rift que les géologues appellent « Rift Afro-Arabe » se connecte avec le Grand Rift Est-Africain (2).
La tectonique de ce nord-est éthiopien, est marquée par des dénivelées considérables. Il y a environ 4 700 m entre les hauts plateaux et le fond plat de la dépression (1).

Un accès autrefois difficile

Il y a seulement quatre ans, depuis la ville de Mekele, capitale de la région du Tigré sur les hauts plateaux, le site de Dallol était difficilement accessible. Pour y accéder, il fallait une journée entière d’une piste chaotique tracée en partie dans les cours d’eau. Face à cette situation, le gouvernement éthiopien a décidé de désenclaver cette région isolée pour attirer les investisseurs, les missions scientifiques et les touristes. Ainsi, aujourd’hui une route s’arrête à la sortie d’Ahmed Ela, sur le fond plat de la cuvette.

La route se termine au camp de base de Ahmed Ale
(Photo : André Laurenti)

Ahmed Ela : notre camp de base

Nous passerons deux jours à Ahmed Ela, un lieu de vie d’une communauté Afar. L’habitat rudimentaire est fait de bois, surmonté de tôles et de toiles de jute sur les côtés pour se préserver des vents. Cet abri sert à la cuisine et à entreposer du matériel. Le couchage se fait à l’extérieur des cabanes, à la belle étoile comme on dit, sur des lits aux sommiers tressés de lanières en peau de chèvre. A la tombé de la nuit, les thermiques s’activent et font office de climatisation naturelle. Le long de l’enclos, les véhicules sont disposés de manière à nous protéger du vent. Allongé, je contemple les myriades d’étoiles dans un ciel sans pollution lumineuse. Après l’arrêt du groupe électrogène, je fini par m’endormir sans résistance, jusqu’au petit matin.

Nuit à la belle étoile à Ahmed Ela
(Photo : André Laurenti)

Un mode de vie menacé

Les habitants d’Ahmed Ela vivent de l’exploitation de sel. Ce camp est le lieu de passage des caravanes de dromadaires, il est déserté une partie de l’année à cause de la chaleur. En une semaine, les caravaniers acheminent les plaques de sel à Mekele, la ville la plus proche. Malheureusement, nous n’aurons pas l’occasion de rencontrer ces caravanes, les exploitants étaient en grève. En effet, avec la présence de cette route, leur mode de vie traditionnel se trouve menacé. Une fin proche s’annonce et à terme les dromadaires seront remplacés par des camions. « Ces caravanes génèrent toute une économie » raconte Michel notre guide, « il faut des hommes pour conduire les dromadaires, d’autres personnes pour les nourrir et les soigner et d’autres encore pour extraire le sel« .

Un mode de vie menacé
(Photo : André Laurenti)

Sécurité oblige

Après une vingtaine d’années de guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée, un accord de paix a été signé en septembre 2018. Ce territoire où nous nous rendons est proche de la frontière érythréenne et représentait une zone exposée. Malgré ce retour au calme, notre groupe sera accompagné d’un à deux agents de sécurité, la kalachnikov en bandoulière, histoire de préserver les emplois.

Équipe au complet (sécurité et chauffeurs) autour de Jean-Max
(Photo : André Laurenti)

Un volcan étrange sans expression en surface

Depuis Ahmed Ela, nous roulons sur ce fond plat de la dépression. Tout d’abord sur une piste, puis un peu plus loin, sur une croûte de sel. Ici un océan est en train de naître. Au bout d’une trentaine de minutes, nous arrivons au pied de Dallol.

En route pour Dallol
(Photo : André Laurenti)

Ce site exceptionnel est une zone d’une intense activité hydrothermale d’une beauté remarquable. Elle résulte de la conjonction d’une sédimentation évaporitique importante et d’un flux de chaleur élevé produit par une poche magmatique tout près de la surface du sol.
L’histoire connue de Dallol, nous apprend qu’il n’a pas été enregistré d’éruption volcanique. Il s’agit plutôt d’explosions phréatiques sans production de lave, ainsi la toute dernière remonterait en 1926 et aurait donné le lac noir. Est-il vraiment un volcan ? Si c’est le cas, il serait un volcan sans cratère, sans expression en surface, sans roche volcanique. Cependant, le doute persiste, Dallol est loin d’avoir tout dévoilé, il garde encore enfouis quelques secrets.
Une expédition en 2017 a découvert des verres volcaniques avec peut-être de la pierre ponce. Si les analyses le confirment, effectivement Dallol pourrait être un vrai volcan. Affaire à suivre…(3)
Luc et moi, sortons pour la circonstance, nos chèches oranges ramenés de notre périple au Tassili N’Ajjer en 2003.

Dépôt d’une ancienne source jaillissant
(Photo : André Laurenti)
ou bien plus loin de petits dômes
(Photo : André Laurenti)

L’émotion m’envahit

A partir des véhicules, une courte montée à pente douce permet d’accéder en haut du dôme de Dallol. A 48 m d’altitude en dessous le niveau de la mer, un paysage polychrome apparaît.
Dallol est enfin là, magnifique, irréel ! face à cette symphonie de couleurs et à cette force de la nature, l’émotion m’envahit. Je n’imaginais plus pouvoir me rendre dans un tel environnement extrême. Les températures élevées avoisinant les 50°, représentaient un cap difficile à franchir. Mais la présence d’une poignée d’amis, m’a permis de surmonter cette crainte. Leur présence m’était rassurante et je les en remercie infiniment.

Paysage polychrome du plus beau site hydrothermal de la planète
(Photo : André Laurenti)
Un véritable laboratoire de chimie à ciel ouvert
(Photo : André Laurenti)
(Photo : André Laurenti)
Des vasques d’acide sulfurique
(Photo : André Laurenti)

Dallol : un éclat d’un monde étrange

Des strates sédimentaires, forment de petites terrasses, des vasques d’acide, des cheminées de fée, faisant les spécificités du secteur. De minuscules évents projettent de petites giclées d’eau bouillante chargée de minéraux. Des sources thermales avec des fumerolles, se combinent aux saumures remplies de solutions saturées, de haute température. Une mesure prise par Luc a dépassé les 100°. Ces solutions sont très acides avec un pH pouvant atteindre des valeurs négatives, le record étant – 1,55 (3). Des odeurs de soufre nous obligent parfois à mettre le masque. En photographiant ce milieu, prudence de ne pas trop s’approcher du sol, les gaz peuvent être nocifs. Hypnotisé par ce que l’on voit, on a tendance à oublier de s’hydrater.

(Photo : André Laurenti)
Paysage surprenant de Dallol
(Photo : André Laurenti)

Nous évoluons lentement dans ce paysage magique, un éclat d’un monde étrange, d’une fragilité et d’une finesse extrême. Nous posons délicatement nos pieds, pour ne pas abîmer. Chaque pas, fait naître de nombreuses émotions, chaque pas est un enchantement de couleurs. Je ressens chaque élément avec une puissance extraordinaire comme une espèce de communion, de fusion qui nous unifie.
Mais ici le temps est compté, la température monte en puissance. La chaleur devient très vite insupportable, nous retournons comme assommés aux véhicules.

Un milieu extrêmement fragile et éphémère
(Photo : André Laurenti)
L’oxydation du fer donne les couleurs orange et ocre rouge
(Photo : André Laurenti)
Par endroit l’acidité est très importante, il a été mesuré un pH négatif record de – 1,55
(Photo : André Laurenti)
Si le liquide d’alimentation dépasse les 110°, le sel précipite et donne les formations blanches (Photo : André Laurenti)
La condensation du soufre donne les couleurs jaunes
(Photo : André Laurenti)

Le site unique de Dallol aspire le respect, j’espère qu’il ne deviendra pas une ressource que l’on doit exploiter.

Le rocher « Paracétamol »

En fin de journée, nous nous rendons vers un îlot rocheux perdu au milieu de la banquise de sel. Michel l’appelle « le rocher Paracétamol ». C’est en quelque sorte la pharmacie naturelle des lieux. En effet, ce rocher aurait des vertus antalgiques efficaces et en plus, c’est gratuit et on a pas besoin d’ordonnance. Couvert d’une croûte de sel, on raconte qu’en grattant le sel et la roche, la poudre ainsi obtenue soignerait douleur et fièvre. Il n’y a pas eu d’urgence dans le groupe pour tester ce « médicament », même s’il est sans effets indésirables.

Rocher Paracétamol
(Photo : André Laurenti)
Dans la dépression la croûte de sel atteint les 2000 m d’épaisseur
(Photo : André Laurenti)

Le lac Karoum

Au retour, nous nous arrêtons au lac Karoum, le lieu d’extraction de sel. Il est exploité depuis l’antiquité de manière artisanale par les tailleurs Afars et représente la principale source de revenu des populations environnantes. Découpé en plaques à l’herminette, elles seront chargées sur les dromadaires et transportées par les caravaniers tigréens. Ces plaques de sel de 10 à 12 kg ne serviront en fait, qu’à l’alimentation des animaux.

Le lac Karoum, lieu d’extraction de sel
(Photo : André Laurenti)

Traces d’une mer ancienne

En reprenant la route en direction de Mekele et avant de s’élever en altitude, une halte s’impose sur le premier contrefort qui borde la dépression. Ici, nous découvrons de nouveaux indices attestant la présence d’une mer éphémère. Cette mer a laissé des souvenirs de son passage sous la forme de dépôts marins coralliens.
Selon les auteurs, au début du Pléistocène jusqu’à 70 000 ans, des épaisseurs de sédiments évaporitiques formés par cette mer, comblent la cuvette. Ils forment la plaine actuelle de sel. Ce domaine océanique en place, impliquait des communications pendant toute cette période, entre un golfe Afar et la mer Rouge. L’isolement de la dépression du Danakil semble s’être amorcé il y a environ 60 000 ans (1).
Ainsi, la vaste étendue de sel et ces calcaires récifaux, constituent les témoins irréfutables de la présence d’une mer aujourd’hui disparue. Mais celle-ci n’a sans doute pas dit son dernier mot.

Une mer asséchée comme ce fut le cas en Méditerranée il y a plus 5 millions d’années
(Photo : André Laurenti)
Dépôts marins coralliens
(Photo : André Laurenti)

Sources documentaires

  1. – Chazot Gilles, Jolivel Jean-Yves : découverte géologique et culturelle de l’Ethiopie – année 2017
  2. – Culture Volcan – journal d’un volcanophile – « Dallol le non-volcan » – Février 2016
  3. – France Inter « la tête au carré » : « Dallol, la vie en milieu extrême » – avec Mme Lopez Garcia chercheuse au CNRS et Olivier Grunewald réalisateur photographe